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 Les travaux d'Asselnot

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Race: Humains
Classe: Mage
En général: ~Chef des Gardiens, reine de Kerdéreth~
MessageSujet: Les travaux d'Asselnot   Jeu 30 Mai - 15:06           
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Salut les loulous. J'ai deux légendes en cours. Mais par manque d'inspiration pour la première, que j'avais pourtant commencée bien avant, je vous propose celle-ci, qui m'est venue hier et qui devrait intéresser ceux qui s'interrogent sur les origines de la rébellion organisée contre Alidane Dextrae. Je ne la prends pas depuis le début évidemment. Il faut dire que ce sont tout un tas de petits événements isolés qui ont formé le mouvement, mais j'ai eu l'idée de quelques personnages importants, et d'une petite histoire qui, je l'espère, vous divertira.
Il s'agit donc d'une légende que je posterai par courts chapitres. Elle me vient de quelques personnages créés en passant dans le RP avec Caesar Borgia : Il court, il court, il court le furet (sisi). N'hésitez pas à me laisser des commentaires !
[Parenthèse : j'ai, pour les besoins de cette légende, rajouté une Classe à notre liste, que je pensais sous-dit en passant avoir déjà intégré. Je ne vous en dit pas plus et vous laisse la découvrir, dans le Livre Quatrième et à travers l'un des personnages de cette légende]

***

Les travaux d'Asselnot

I

« Avance, avance…
L’homme se glissa contre le mur en quête d’un peu d’ombre.
-Là ?, demanda-t-il.
-Parfait, parfait. Maintenant il faut gagner l’autre côté du bastion. Il faut se faufiler et disparaître. Comment le sens-tu ?
-Mal, très mal si tu veux mon avis. Donne-moi une armée que je débarrasse le plancher de tous ces soldats Noirs. Alors nous pourrions éventuellement passer…
-C’est chose impossible mon frère. A trois tu me suis. Sinon tu resteras seul en arrière.
Plutôt se donner la mort que de rester en arrière.
-C’est toi qui compte. Ma voix porte trop.
Ou aurait trop tremblé, au choix.
-Un… Deux…
L’homme se prépara, mais dû se résoudre à l’attendre. Celui qu’il suivait avait cessé de compter.
-Pour mémoire, je me dois de te rappeler… Non pas que je pense que tu sois vraiment stupide… Mais en fait pour compter jusqu’à trois… C’est bien à trois que tu as dit ? … En fait il faut continuer et… après le deux… Je ne sais pas si tu m’écoutes. Dans ce moment-là ça me rassurerait non seulement de savoir ce qu’il se passe, mais aussi d’être entendu.
Son guide fixait un point lointain. Des voix retentirent à quelques pas. Dans la nuit noire, la lueur des flambeaux dessinait le contour de quelques ruelles, de quelques places, en enfilade, jusqu’à discerner la pâle aura verte de la forêt plus loin.

-Je ne t’ai pas tiré de ta campagne pour que tu m’apprennes à compter jusqu’à trois. Il y a du mouvement devant. S’ils savent que nous venons du sud nous sommes fichus, tu m’entends ?
-Je pense m’en être rendu compte.
Son guide approuva d’un signe de tête. Néanmoins, il semblait distrait.
-Je vais recommencer à compter. En fait on ne va pas traverser vers le nord. Trop risqué. Tu as vu la forêt à l’est ? Oui tu l’as vu bien sûr. A trois on court. Tu ne t’arrêtes pas. S’ils en prennent un des deux, l’autre ne fait pas demi-tour. Tu as compris mon frère ?
-Toi tu manigances quelque-chose…
-Dis oui.
-Si j’avais le choix.
-Bien alors je commence. Un… Deux… Trois ! »
Les deux hommes s’élancèrent au même moment. Ils coururent au coude à coude dans la première ruelle déserte et noire. Leurs pas et leurs souffles semblèrent résonner comme milles échos au milieu du tumulte. L’homme ne retint son souffle qu’une fois. Au moment où il vit son corps passer dans la lumière, où il pénétra dans la première place. Il y avait des gens qu’il ne put décrire, des voix qu’il ne put isoler. Son guide était à sa droite, son visage déterminé. Au bout du chemin, les branches des arbres se tendaient dans leur direction. Encore quelques mètres. Au milieu desquels se dressa soudain une paire de soldats. Alors son souffle revint à la normale, il tenta de s’arrêter, perçut cet infime instant de flottement durant lequel son corps tout entier hésita entre la chute, et la survie. Il stoppa alors que les deux hommes devant lui sortaient leurs épées. Il n’avait que du poison et des aiguilles sur lui. D’autres soldats courraient déjà dans sa direction. Il crut voir, en un instant, le feu des torches embraser la place, se glisser insidieusement dans le regard des ennemis. Alors, il vit son guide, devant, libre de toute contrainte. Il avait dû éviter le groupe. « S’ils en prennent un des deux, l’autre ne fait pas demi-tour. » Il l’avait appelé « mon frère » pourtant.
Il avait dû percevoir quelque-chose, comme le murmure de la garnison qui resserre son étau autour du fuyard pris au piège. Il se retourna dans sa course. Il n’avait pas encore traversé la place. Alors, l’homme le vit ralentir, puis s’arrêter. Quelqu’un cria « Halte ! ». Son guide tourna un instant les yeux pour le fixer de nouveau.

« Va-t-en ! », hurla celui qui se trouvait pris au piège.
Devant lui, son guide sourit. A ce moment seulement, il recommença à courir, mais pas pour gagner la sortie. Il se pressa de décrocher une torche au mur. L’homme que les gardes avaient à présent saisi était fou de crainte. Pourquoi n’était-il pas parti ? Il était bien plus essentiel que la misérable contribution qu’il pourrait apporter lui, le prisonnier… Il sentit les pierres de la place porter un dernier éloge à la blancheur, celle qui était la leur en dépit de la pénombre. Les hommes en armes se retournèrent vers son guide. Alors, les flammes naquirent.
Il avait vu son guide et son sourire, avant qu’il ne souffle sur la torche. La place se transforma dans l’instant en fournaise. Les langues rouges et brûlantes léchèrent les murs, ne laissèrent que les cendres des soldats. L’homme protégea son visage de l’éclat et de la chaleur, puis de la fumée qui naquit, de son bras. Cependant, tout disparut en moins d’une minute, en moins de temps qu’il n’en fallait à la stupeur première pour disparaître. L’homme retira son bras, toussa au milieu de la poussière soulevée par un vent innocent. Son guide c’était précipité sur lui et le tirait par le bras. On entendait déjà les bottes battre le pavé dans une rue perpendiculaire. Encore une fois, ce n’était pas le moment de traîner.

« Comment as-tu fait cela ?, demanda l’homme éberlué en reprenant sa course.
-Je suis Mage, mon frère. Mage ! »
Un mot qui aurait pu les sauver en cet instant, et qui l’avait fait d’ailleurs. Pendant que derrière eux le gros des troupes en garnison dans le bastion se pressait entre les murs noirs de cendres, les deux fuyards dépassèrent la lisière du bois, et disparurent parmi les feuillages. Sans laisser de trace.

« Ils gagnent le nord du désert. Je crois qu’ils veulent semer le trouble dans les pauvres hameaux désolés pour recruter des soldats. La nouvelle reine a besoin de troupes.
-Pourquoi pas dans les grandes villes ?
-Déjà écumées. Il n’y a plus soldat à trouver dans ces régions. Il ne reste que le vaste désert du sud, où les hommes sont réputés forts et sauvages.
Ceux qui étaient présents sous la tente fixèrent la carte étendue sur la table de bois. Le Continent Double et ses secrets semblaient alors à portée de main. Pour peu d’avoir un assez solide destrier. L’homme qui était debout juste devant, une mèche châtain certainement aussi rebelle que son propriétaire tombant maladroitement sur son visage, avait bien vieilli de quelques années depuis sa fuite de ce village perdu, tout au sud de Kerdéreth. Il n’en restait pas moins le plus jeune de l’assemblée, du haut de ses vingt ans.
-Asselnot ? On devrait attendre un peu avant de massacrer leur troupe. Ces soldats se sont tout juste faits enrôlés. De quoi aurions-nous l’air en tuant ces pauvres hommes ?
Celui qui se tenait au fond, entre les coffres et les armes entreposées dans la tente, cherchant vraisemblablement quelque-chose, se retourna vers l’elfe qui venait de prononcer ces mots. Il eut un regard vers le jeune partisan de la rébellion qui le fixait à présent d’un air entendu, celui-là même qu’il avait mené parmi eux il y a deux ans. Cela le fit sourire, et il se faufila jusqu’à la table autour de laquelle, au bout du compte, personne n’était assis. C’était l’adage des généraux du royaume. Pas le leur.
Il se frotta les mains avant de répondre, caressa pensivement le fin collier de barbe qu’il portait, tout en détaillant ceux qui l’accompagnaient. La lumière du jour qui filtrait au travers des tissus et se teintait de couleur, diffusée sur leur vêtements, avait l’air pour l’heure de lui donner matière à réflexion.

-Ednir nous savons plus que les autres quelles pertes cela pourrait engendrer…
-Il ne s’agit pas uniquement de pertes, trancha un combattant dont la hache pendait glorieusement dans le dos, mais d’impopularité. Te rends-tu compte que personne ne sera plus derrière nous lorsque nous reviendrons après avoir vaincu ceux que nous sommes censés protéger ?
-Je crains que vous ne m’ayez pas compris.
Les yeux se croisèrent. Asselnot laissa les autres réfléchir, avant de replier la carte pour la ranger.
-Je ne veux pas de massacre. Je veux que nous leur volions leur troupe. Il ne s’agit pas de la même chose.
L’elfe Ednir eut l’air d’apprécier, ce qui n’était pas le cas pour tout le monde. Celui qui avait exposé son objection à peine plus tôt écarquilla les yeux. Un peu plus, et on aurait pu voir au fond de ses prunelles le dragon qui sommeillait en lui.
-Enfin Asselnot, tu n’es pas sérieux. Que tu ordonnes un massacre… cela est un problème de morale. Que tu ordonnes un retournement de situation… et là ça devient un problème de moyen. Ce que tu demandes est impossible. Autant les laisser passer leur chemin.
-Il a raison, approuva la seule femme de l’assemblée. Il faudrait repousser les forces du royaume… sans blesser les autres, et tenter de les convaincre dans le même temps. Comment comptes-tu t’y prendre ?
Riant déjà d’avance, Asselnot, l’étui de la carte passé à sa ceinture, s’accouda à la table.
-Mais nous avons en notre possession le plus grand joyau qui puisse l’être pour accomplir cette tâche !
Un autre homme s’approcha pour taper sur l’épaule du plus jeune.
-Dis-lui toi, Effrik, qu’il a perdu la tête : moi je renonce.
Cela le fit rire, et amusait d’ailleurs tout le monde. Surtout le principal sujet de la conversation.
-Tu es fou Asselnot, lança celui qui auparavant l’avait suivi, un brin de rire dans la voix.
-Ts ts ts, contra ce dernier au grand désespoir des autres. Et c’est toi notre joyau Effrik !
L’incompréhension se peignit sur les visages, surtout sur celui de l’intéressé.
-Car tenez-vous bien Messieurs, vous avez devant vous un Marionnettiste. Je répète –mais oui vous pouvez me croire- un Marionnettiste ! Et un vrai de vrai !
-Effrik Marionnettiste ? Et puis quoi encore ?
-Asselnot je n’en suis pas un !
-Je vous l’avais dit, il a perdu la tête !
-Je vous l’affirme et je suis prêt à le prouver.
-Ah oui, et comment ?
-Très simple. Il suffit à Effrik de dire la vérité. N’est-ce pas Effrik ?
-Non… Non Asselnot tu te trompes. Laisse-moi, je n’ai rien à voir avec ce pouvoir.
-Alors peux-tu raconter à ces Messieurs pour quelle raison je t’ai aidé à t’enfuir de chez toi ? … Ah ? Non ? Tu as oublié certainement ?
-Dis-nous-le Effrik, et on promet de faire en sorte qu’il ne t’embête plus.
-Je regrette… je… il faut que j’y aille. »
Sans demander son reste et alors que les questions tournaient en rond sous la tente, Effrik prit sa cape, et sortit sous le soleil de l’après-midi. A grand pas, il quitta le camp, et s’installa près de la rivière, au milieu des herbes folles si incongrues à Kerdéreth.
« Asselnot, je te savais stratège, puissant, manipulateur… tout ce que tu veux. Mais pas menteur…
-Je n’ai pas menti. Je pensais qu’à présent les cicatrices du passé laisseraient Effrik indemne de souvenirs à l’évocation de son pouvoir. Mais… j’ai dû me tromper.
-Laisse donc ce petit tranquille. D’après ce que tu dis, il a souffert. Et il t’a sauvé la vie…
-Je vais aller lui parler. Vous aurez la démonstration ce soir. »
Il ramassa lui aussi la cape pendue à sa chaise, puis sortit. Non pas qu’il y avait par cette température besoin spécialement d’une cape, mais en cas de problème, elle s’avérait utile pour ne pas être reconnu et fuir. Asselnot trouva l’homme qu’il cherchait plus loin. Dès le départ, il avait su exactement où chercher. Ce n’était pas compliqué, une fois que l’on connaissait bien Effrik.
Il s’assit à ses côtés, patient, jusqu’à ce que celui-ci daigne bien lui adresser la parole. Car il aurait sinon était impossible d’entreprendre une conversation avec lui.

« Tu n’aurais jamais dû parler de ça aux autres. C’était ce qui était convenu…
-J’ai dit qu’on en parlerait pas « jusqu’à en avoir vraiment besoin ». Désolé Effrik, mais là… on va avoir besoin de toi.
Le jeune homme tourna la tête pour le dévisager, la mine déconfite.
-Tout ça c’est des balivernes. Comme leur avoir fait croire que c’était moi qui t’avais sauvé ce jour-là, après m’avoir sorti de mon village, quand nous avons traversé la garnison de la reine…
-Je ne profère pas souvent de mensonge, le coupa Asselnot. Seulement des mensonges bien réfléchis et nécessaires. Il fallait t’intégrer rapidement au groupe. Cette… petite modification de l’histoire, y a contribué pour un peu. Sans compter bien entendu ta fantastique capacité à t’adapter aux autres… ou à faire en sorte que les autres s’adaptent à toi.
Effrik se renfrogna un peu plus.
-Je sais que tu t’en veux d’être coupable de la mort de cet homme dans ton village. Mais je t’en prie, ne laisse pas cette histoire te ronger.
Le mentor du jeune homme appuya ses propos d’un regard pesant et moralisateur à la fois. Celui-ci se détourna donc, et reprit la parole. Comme si tout à coup, il se souvenait du tragique accident.
-Il n’aurait pas dû s’en prendre à ma sœur. S’il n’en avait pas eu après elle à cet instant… rien, je dis bien rien ne lui serait arrivé ! Il a tenté de me voler mon argent, certes, c’est une chose. Il y a tous les bandits de chemin qui font cela aussi. Mais quand il a dirigé son poignard vers elle… quand elle a refusé de lui donner la bague offerte par l’homme qu’elle aime… c’était je ne sais pas, une bague précieuse peut-être, c’est pour ça qu’il la voulait, je n’y avais pas prêté attention plus que cela auparavant… je n’ai pas pu. J’étais obligé de faire en sorte qu’il retourne cette arme contre lui, non ?
-Tu as fait preuve de beaucoup de sang froid, et grâce à ta décision, toi et ta sœur, vous vivez aujourd’hui encore. Cesse de repenser à cette histoire et accepte d’avancer. Demain est un jour nouveau et nous aurons besoin de ce cadeau que t’a fait le monde pour vaincre notre ennemi. Alors ? Tu acceptes de nous aider ou non ? Ou alors tu préfères peut-être jeter l’éponge et laisser la rébellion aux combattants ?
Effrik sourit. Il pliait et dépliait nerveusement un bout de tissu depuis le début de la conversation. Il finit par le ranger dans sa poche et défier son mentor du regard.
-Jamais, jamais je ne laisserai la rébellion pour une autre cause.
-C’est ce que je voulais entendre mon frère. Ce soir, tu feras donc une démonstration devant le groupe. Ainsi, plus personne ne pourra plus douter de ton pouvoir. »

~.~.~.~.~.~.~.~.~.~




Dernière édition par Alidane Dextrae le Ven 29 Mai - 11:40, édité 4 fois (Raison : Relecture)
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MessageSujet: Re: Les travaux d'Asselnot   Ven 31 Mai - 14:56           
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Alors autant vous prévenir, pour ce chapitre, j'espère que vous avez le sens de l'humour ! ^^ C'est vrai que ces personnages changent beaucoup de tous ceux que j'ai pu interpréter.
Bonne lecture, et merci à Soso d'avoir apprécié.

***

II

« Effrik ?
Asselnot jeta une nouvelle bûche dans le feu. Les rebelles attendaient avec impatience, tournaient autour des flammes. Un court instant, tandis que c’était le bois qui peu à peu se consumait, le jeune homme revoyait très nettement les corps des soldats d’Alidane Dextrae partir en cendres devant lui. Puis comme au sortir d’un souvenir, l’image de la douloureuse poussière grise s’évacua avec le vent. Les yeux suivant son parcours, Effrik tomba sur le regard de celui qui avait réuni tout le monde ce soir, accroupi au sol, une nouvelle bûche à la main, prêt à la jeter elle aussi dans les flammes.
-Il me faut un volontaire.
Le pauvre morceau d’arbre rejoignit les autres, et Asselnot se releva.
-Moi !
Il s’agissait du dragon à la hache qui avait cet après-midi encore, provoqué le Mage.
-Oyël, bien. Approche-toi. Je formulerai mes ordres à voix haute, pour que tout le monde puisse les entendre.
L’assemblée approuva. Ils étaient plus d’une centaine. On se mit en rond pour laisser la place aux protagonistes. Oyël rejoignit le centre du cercle avec Effrik. Tous deux se valaient à peu près en taille –c’est dire si Effrik était grand-, néanmoins côté muscles, le dragon avait très nettement l’avantage. Si la démonstration dégénérait, il valait mieux que le petit ait de bonnes jambes.
-Puisque tout le monde est prêt, on va pouvoir commencer. D’abord quelque-chose de simple. Oyël, j’aimerais s’il-te-plaît que tu tournes sur toi-même.
Ce que le dragon fit sans y penser, accompagné à distance d’un mouvement de main du Marionnettiste. Les autres rirent, le manipulé eut l’air surpris.
-Encore, Effrik, rit Asselnot. Montre donc ce dont tu es capable.
-Parfait, accorda l’intéressé. Oyël, pour le plus grand plaisir de nos amis ici présent, tu vas maintenant réaliser la plus belle imitation jamais rencontrée d’Alidane Dextrae.
Quelques exclamations surprises retentirent, puis ce fut le silence. Alors, Oyël changea de visage, pour prendre l’air supérieur et terrible de la souveraine. Les plus proches reculèrent une seconde. Se délectant de la situation à présent qu’il avait accepté de s’y soumettre, Effrik prit soin du fait que tout le monde, à compter de ce jour, devait se rappeler de ce soir-là. C’est ainsi qu’Oyël s’avança élégamment –du moins supposait-on, si la souveraine avait été à sa place- rejetant ses cheveux en arrière, la tête haute, sur la pointe des pieds, comme perché sur hauts talons, une main sur le flanc, vers Asselnot. Ce dernier se retint de tout commentaire bien qu’il sentit quelque-chose venir. Les autres ne se génèrent pas pour pouffer.
-Voyou, commença Oyël, d’une voix de femme qui aurait pu être promesse d’un terrible châtiment dans un autre contexte, cancrelat, garnement…
Il –ou elle, à présent- fit une pause pour remettre la bretelle imaginaire de sa robe en place.
-Ca se prend pour un rebelle hein ? Tu veux savoir ce que j’en fais des rebelles moi ? Tu veux savoir ?
Comme il lui criait dessus d’une voix stridente, et qu’Asselnot sentait la situation tourner en sa défaveur, il trouva bon de reculer d’un minuscule pas, sous les rires de ses compères pliés en deux. Oyël, qui lui faisait face, prenait la mimique de celui, enfin celle, qui attend une réponse. Le mentor du créateur de la scène dut bien admettre que, hormis le fait qu’il soit pris pour cible, la situation était terriblement drôle.
-Non je ne sais pas…, hasarda le rebelle.
-Ah oui ?, cria la presque reine. Alors je vais t’apprendre !
Asselnot reçut une gifle magistrale, qui lui valut, sous le faible éclairage de cette fraîche nuit, d’avoir le cou quasi tordu alors que son visage se teintait de rouge, et d’un air de stupeur. Il aurait bien rit, si ça joue ne l’avait pas brusquement brûlé. Il dut se tenir le visage une bonne paire de minute. Autour de lui, c’était la folie, des hurlements de rires retentissaient à présent, et laissaient certains si épuisés qu’ils s’en roulaient par terre.
La reine en herbe regagna le centre du cercle, rejetant une dernière fois ses cheveux et vérifiant sa manucure, puis elle trouva bon de conclure la conversation.

-Et que cela te serve de leçon, on ne se frotte pas à Alidane Dextrae si facilement ! Et à l’avenir, même si je suis suuuuuublimissime, tu éviteras de me dévisager ainsi. »
Oyël sembla recouvrer un usage normal de son corps, et ses joues foncées par le soleil et la pénombre prirent tout à coup un léger hale rosé. L’assemblée n’en pouvait décidément plus. Aux bruits se mélangeait une vision de délire, de vieux qui tapent sur l’épaule des plus jeunes, de jeunes qui tapent sur l’épaule des plus vieux, de regards emplis de larmes, de rires tous différents qui parfois participaient à rallonger l’instant par les nouveaux rires qu’ils suscitaient. Si c’était possible, alors à cet instant, il en était sûr, Effrik aurait même vu la lune échanger quelques éclats avec eux, haut qu’elle se trouvait dans le ciel.
« Ca tu vas me le payer !, lança Asselnot après avoir rejoint Effrik au milieu de la cohue.
-Ce garçon est merveilleux ! Grâce à lui nous allons triompher !
-Bravo Effrik ! C’était suuuuuuuublime ! Bravo !
-A ce propos, intervint le Mage, jamais la reine n’aurait parlé de cette manière.
-Alors peut-être bien que c’est ma fantaisie qui a parlé… »

Une semaine plus tard, Asselnot et ses troupes se tenait prêts non loin d’un convoi de soldats du royaume. Il tendit sa longue vue à Ednir qui avait sans doute la vue la plus perçante de la troupe, et qui faisait des ravages avec cet outil à sa disposition.
« Au vu de leur agitation ils ne devraient pas tarder à s’établir quelque part. Si je ne me trompe pas, il y a une rivière qui coule non loin.
-C’est bien ce que je pensais. Ils attendaient de sortir du désert pour pouvoir commencer l’entraînement des troupes.
-Alors, du nouveau ?, intervint Oyël.
Ednir lui fit passer la longue vue.

-Hum… vous pensez que je puisse débroussailler un peu le chemin à coup de hache ?
-Mauvaise idée. On va attendre qu’ils en viennent à poser leurs affaires, à monter les palisses et à planter les tentes. Alors nous passerons à l’attaque. Effrik ? Tu veux voir ?
Effrik approuva d’un signe de tête et Oyël lui donna l’instrument. Le jeune homme contempla un long moment leurs futurs adversaires.
-C’est ton premier vrai combat. Pas trop anxieux ?, lança Oyël sous le regard réprobateur d’Asselnot.
Il aurait bien répliqué que ses tripes semblaient s’être données le mot pour former le plus de nœuds possibles dans son ventre. Qu’il n’aurait rien avalé du tout de la journée tant l’appréhension de l’attaque avait été terrible, si Asselnot ne s’était pas trouvé derrière lui à chaque repas pour le forcer à manger. Qu’au seul entraînement qu’il avait suivi en compagnie des combattants pour apprendre le maniement de l’épée, il s’était trouvé si blême quand l’un des hommes s’était écrié : «  alors mon bonhomme, on va éviter que tu ressembles à une passoire quand on te ramènera ce soir », il s’était senti si faible, qu’il n’avait même pas réussi à tenir son arme. Mais le jeune homme avait la gorge trop nouée pour répondre. Il se tourna vers Oyël sans mot dire, puis préféra faire mine d’être plus affecté par la curiosité que par la peur, et s’adressa à Asselnot :

-Il y a beaucoup plus d’hommes que de femmes dans leur camp, une grande majorité je dirais même.
Il se tourna vers leur propre camp de l’autre côté de la colline. Il y avait presque une parfaite équité parmi les sexes, quoique les femmes se préoccupaient moins des grandes décisions stratégiques. Asselnot sourit alors d’une manière qu’Effrik peina à comprendre.

-Il faut croooiiiire que la reine préfère les hommes.
-Comment ça ? Ce n’est pas elle qui fait les recrutements de toute façon…
-Elle les ordonne, le coupa Oyël.
-Vous voulez dire qu’elle donne l’ordre spécifique de recruter des hommes ?
-C’est à peu près ça, concéda Asselnot.
-Mais je ne comprends pas… elle passe à côté de la moitié des forces de son royaume en faisant cela.
-Cela me fait penser à la légende selon laquelle le roi de Jasdéran aurait une armée de femmes, songea Oyël.
Lui et Asselnot échangèrent un regard entendu. Effrik n’en menait pas très large. Son mentor décida donc de lui sauver la mise. Il se mit à rire en s’approchant d’Effrik, faisant signe à Oyël de se taire.

-Ne l’écoute pas mon frère, c’est une histoire que se racontent les hommes de la troupe quand ils s’ennuient.
-Maiiis…
-Toutefois, concernant ta première objection, tu n’as pas tout à fait tort. La reine se prive d’une part d’armée que ses adversaires ne se privent pas de prendre. C’est comme ça, et tant mieux pour nous. D’un autre côté…, il prit Effrik par l’épaule et le ramena vers le camp, elle fait un recrutement bien plus important que dans les autres pays où l’armée est… somme toute réduite. Il lui faut donc qu’une part de la population reste en arrière, et elle a choisi une majorité de femmes. Je pense qu’elle ne leur fait pas confiance sur le front. On dit que ce sont les femmes qui sont le plus sujettes à l’insubordination. Je fais partie de ceux qui y croient. »
Effrik était de plus en plus surpris. Il ne comprenait absolument pas. Et les hommes autour de lui souriaient presque, paraissait-il, jusqu’aux oreilles. Il décida d’abandonner, et rejoignit les troupes en bas de la colline. Tout le monde se préparait à l’attaque. Le plan avait été minutieusement dessiné. Effrik ne pouvait s’empêcher de penser qu’Asselnot excellait dans le domaine de la stratégie. Il l’entendait encore exposer la suite d’événements avec une argumentation telle qu’il n’en avait jamais entendu. Il avait tout expliqué point par point, de telle sorte que chacun puisse comprendre son rôle. Et s’il n’existait ni de plan B, C ou D, il semblait que son plan seul se suffisait à lui-même.
Il n’y avait que quelques détails que chacun s’était empressé d’observer. Asselnot n’avait pas tenté de défendre vainement sa position. Il avait accordé ses projets avec eux, et c’était ce qui, sentait Effrik, faisait la force d’Asselnot, chef parmi les chefs. Car, le jeune homme l’avait appris, il n’y avait pas de dirigeant à proprement parler dans ce que certains appelaient déjà la rébellion. C’était plus un groupuscule organisé où chacun allait selon son bon vouloir. Et où son mentor occupait une place prépondérante. Il était le stratège et la voix du groupe. On n'en savait que peu sur son histoire.
Le reste de la journée se passa en préparatif. On ne passa à l’attaque qu’à la nuit tombée, quand les hommes de la reine s’arrêtèrent. La lumière des flambeaux éclairait faiblement le contour du camp de leur ennemi. La pleine lune suffisait à y voir clair. Les soldats commençaient à dresser des palissades autour des tentes. Des hommes allaient et venaient. A les voir passer dans un sens et dans un autre, on se doutait qu’ils craignaient peu d’être attaqués. Effrik était à terre près d’Asselnot. Ils scrutaient le camp en attendant les autres. Le groupe de départ ne tarda pas à les rejoindre tandis que le gros du groupe avait pris les chevaux et restait en arrière.
« Je ne pensais pas les généraux de la reine assez stupides pour faire étape au fond d’une combe…
-Ils ont des guets un peu partout sur les collines, fit remarquer Asselnot. Là, là, là et là, désigna-t-il. Fort heureusement, nous nous sommes établis de telle façon que nous leur soyons masqués par les bosquets, au fond de la combe d’à côté. Je crois qu’ils ne s’attendent pas à ce qu’une bande d’opposants se cachent dans un trou non loin.
Il avait ce sourire si caractéristique qui ne le quittait jamais.

-Bien, tout le monde se rappelle de tout ? Dans ce cas bonne chance, mon frère. Nous nous rejoindrons plus tard. »
Bien qu’Effrik ne le connaisse pas depuis longtemps, il savait que cette phrase était aussi une de ses caractéristiques. Il approuva et resta allongé dans l’herbe, pendant que les autres partaient. De loin il les vit assassiner à l’arc deux patrouilleurs et prendre leurs affaires. Les autres, parmi lesquels Asselnot, passèrent leur cape, furent attachés, et le petit groupe gagna l’entrée du camp circulaire de la reine. Une fine fumée grise montait des différents feux allumés à l’intérieur tandis que le groupe se faisait intercepter. A partir de là, c’était une question de vitesse. Asselnot comptait sur les soldats de la reine pour se rendre compte que des imposteurs s’étaient introduits parmi eux. Il avait dit qu’alors, tout le camp penserait à une attaque organisée et les troupes partiraient à la rencontre des rebelles par l’entrée principale. Mais ils ne se doutaient pas que le camp des rebelles était situé de l’autre côté, puisqu’Asselnot l’avait fait bouger dans ce but toute la journée, sous le nez de leur adversaire, et qu’ils les prendraient par derrière. Enfin, ça, ce n’était que la partie bataille. Dans le même temps il y avait la partie neutralisation dont lui, Effrik, était le fier protagoniste principal. Il saisit la longue vue.
Lorsque le camp agrandi lui apparut dans l’instrument, il se tendit brusquement.
Les soldats durent reconnaître Asselnot. Ils commencèrent à parler entre eux sans que l’activité du groupe de soldats en soit perturbée. Alors, un soldat eut ce geste infime qu’Effrik attendait. Il devait trouver leur commandant, dont on suspectait que comme tous les commandants, il occupait la tente du centre. Mais sans démarcations valables il avait fallu avérer, pour être le plus discret possible, ne surtout pas se tromper. Asselnot avait la tâche de rester parfaitement immobile, sauf lorsqu’il verrait un soldat indiquer d’un mouvement de tête irréfléchi en le mentionnant l’endroit où se trouvait le chef. En fait, Asselnot devait, en toute logique être conduit à lui. Alors, il devait faire un pas dans le sens indiqué. Effrik suivit la direction. Ce n’était pas la tente du centre qui était indiquée.
Là, c’était le moment crucial. Leur supposition démentie, Effrik devait tout de même trouver le commandant assez vite pour l’atteindre avant le groupe d’Asselnot. A l’aide de la longue vue, il finit par le distinguer au milieu d’un autre groupe d’hommes près des réserves de nourriture. Il faillit passer à côté, mais c’était à lui qu’étaient adressés les signes de politesse des soldats. Il avait escompté le trouver isolé mais tant pis. Dans la seconde il s’élança. A partir de là, impossible de savoir si les autres se débrouillaient, il fallait simplement agir vite.
En une minute il fut contre la palissade. Elle n’était pas construite dans sa totalité encore alors il la longea, et s’arrangea pour éviter les gardes, dont l’activité s’était à présent concentrée au niveau des prisonniers. Son cœur battait à tout rompre mais il maîtrisait encore sa respiration, sachant qu’elle pourrait le faire repérer. Néanmoins, contre toute attente, l’appréhension ne l’empêcha pas d’avancer. Effrik occupa bien trop ses pensées à ressasser le plan d’Asselnot pour s’embrouiller maintenant, et l’adrénaline avait déjà commencé à se déverser dans son sang. Il se glissa ensuite le long des tentes jusqu’aux réserves. Ce qui fut un travail périlleux. Alors il vit le commandant. Une chope à la main, il discutait avec d’autres soldats. Le jeune homme avait de l’avance, le groupe de prisonniers n’était pas encore arrivé. Il eut le temps de se cacher entre un fut et une tente pour se préparer à l’action.

« Mon commandant ! Des prisonniers ! Ce sont des opposants au royaume mon commandant, ils rôdaient autour du camp. L’un d’entre eux est Daniel Asselnot.
La plus grande surprise d’Effrik à cet instant ne fut donc pas de voir arriver les gardes, mais d’apprendre le prénom de son mentor, dont il croyait que c’était simplement Asselnot.

-Montrez-moi ça ! Une belle prise. Il ne manque plus qu’à ramener sa tête à la reine. »
Alors qu’on interrogeait les rebelles, Effrik entendit plus loin deux gardes arriver au pas de course.

« Je les ai retrouvés sous un buisson ! Je savais bien que c’était à Victor et Cilyan de s’occuper de ce périmètre. Le commandant doit savoir que ce sont des intrus. »
Le moment était venu. Le jeune homme se concentra intensément. Dans quelques secondes, comme prévu, ils seraient repérés. Il ferma les yeux. Au milieu des flambeaux, des soldats, et des provisions, le commandant se tut au milieu d’une phrase. Effrik prenait lentement le contrôle de son esprit. Il n’était pas très compliqué à prendre en charge, mais assez déterminé pour le bloquer un moment. A force de s’échiner à passer ce mur de volonté, les maux de tête le saisirent. Pendant une seconde, il crut qu’il n’allait pas réussir, que son mentor lui avait trop demandé. Puis la barrière s’effondra, et en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, il fut dans l’esprit du commandant.
On lui demanda ce qu’il se passait, mais il n’en tint pas compte. Dans la seconde, il réunit la plupart de ses hommes. Alors, à la surprise générale, le commandant grimpa sur la table la plus proche, et se mit à hurler :

« HOMMES ET FEMMES DU DESERT ! HOMMES ET FEMMES LIBRES ARRACHES A LEUR FAMILLE PAR LA REINE ! VOUS NE CRAIGNEZ PLUS RIEN, CAR LES REBELLES SONT LA POUR VOUS SORTIR DE L’ARMEE DE LA DEXTRAE ! SOULEVEZ-VOUS CONTRE NOTRE ENNEMI ! BATTEZ-VOUS A NOS COTES, ET VOUS SEREZ DE NOUVEAU DES HOMMES ET DES FEMMES LIBRES. NE LAISSEZ PAS LE JOUG DE LA REINE VOUS ASSERVIR ! »
Il y eut un instant infini de flottement durant lequel les gardes ne surent plus quoi faire. Certains soldats écoutaient avec une attention toute rebelle. Certains autres criaient déjà des ordres pour le maintien des troupes. Le commandant reprit conscience se mit à débiter des ordres. Finalement on entendit :
« Un Marionnettiste ! Il y a un Marionnettiste parmi eux ! Trouvez-le ! »
Pendant ce temps, Asselnot et les autres se libéraient des cordes dans lesquelles leurs alliés les avaient faussement attachés. La victoire dans les yeux, Asselnot se dressa au milieu des soldats. A ce moment encore, ils n’étaient que huit pour se battre contre le camp entier.
« MES FRERES AVEC MOI ! POUR LA LIBERTE !!! »
Les huit combattants dégainèrent, plein de fougue et s’époumonant contre leur adversaire. La seconde d’après, ils étaient des dizaines. Certains des hommes dépêchés par la reine les avaient déjà rejoints. La bataille commença à cet endroit. Mais comme prévu, le commandant ordonna de lancer les troupes à l’extérieur. Ce fut de nouveau à Effrik de jouer. Sans plus attendre, il détala. Il devait regagner l’extérieur du campement pour faire signe au cavalier qui attendait non loin de prévenir le gros des troupes que l’heure était venue. Seulement, tout le camp était à sa recherche. Le Marionnettiste devait être ramené « en priorité ». Alors qu’il courrait sur le chemin d’où il était venu, une voix l’arrêta net.
« Halte rebelle. Ou je te tranche en deux.
Une voix basse, enjôleuse, féminine. Devant lui se tenait une femme, bien plus jeune que lui. Probablement même, une adolescente. Cela se voyait à sa taille. Du reste son regard vert était plus perçant que l’esprit, plus vif que l’air. Elle portait une tenue sombre de voiles enroulés autour d’elle dans un savant jeu de plis, et un maquillage aussi noir qui épousait le contour de ses yeux. A la main, elle brandissait un sabre qui accrochait la lumière de la lune. Effrik avait une épée à la ceinture, mais inutile de réfléchir pour savoir qu’elle l’aurait vraiment tranché en deux avait qu’il n’ait songé à s’en servir. Alors, il mit les mains en l’air.
-Tu viens du désert ? Je ne veux aucun mal à ton peuple, nous sommes ici…
-Je sais pourquoi vous êtes ici ! Et vous aussi vous êtes de ceux qui font couler le sang. Sauf que vous, en plus de cela, vous êtes des hors la loi, des moins que rien !
-Moi aussi je viens du sud. Écoute-moi ! Notre cause est louable, nous ne voulons que le bien du peuple et…
-C’est toi le Marionnettiste ?
Il aurait pu tenter de lui faire retourner sa propre lame contre elle. Mais puisqu’elle savait qui il était, et qu’il était certain qu’elle faisait partie de ceux qui avaient une volonté de fer, il renonça.

-]C’est moi.
-Qu’est-ce que tu as à dire pour ta défense ?
Effrik ouvrit de grands yeux surpris. A bien y réfléchir, cette fille ne l’attaquait pas, et avec la question qu’elle lui lançait… il commença à s’interroger.
-Simplement que je veux servir ma cause. Rien de plus.
Elle abaissa sa lame d’un millimètre.
-Alors pourquoi tu ne prends pas contrôle de mon corps pour t’enfuir ?
-Parce que j’aime mieux conserver les vies qui peuvent l’être, et te convaincre de me suivre.
-Alors pourquoi te suivrais-je ?
-Parce que grâce à nous, bientôt, il n’y aura plus de massacres. La reine tombera, et elle arrêtera d’écumer son pays à la recherche de soldats. Le Continent sera en paix, et il n’y aura plus besoin de guerres.
Cette fois, elle fit un pas de côté, laissant le passage libre à Effrik.
-Tu es trop plein d’espoir Marionnettiste. Mais tu as l’âme d’une personne juste. Je te suivrai. Part faire ce que tu as à faire. Je rejoins votre côté du combat. »
Effrik, tout à sa précipitation, n’eut pas le temps de s’abasourdir. Dans la seconde, il était sorti. Dans la pénombre, il aperçut le cavalier au sommet de la colline. Il lui fit signe. Alors celui-ci disparut sur l’autre versant… pour revenir à peine plus tard avec la troupe de rebelles.
De l’autre côté du camp les soldats regardaient dans la mauvaise direction. A pied, ils se firent faucher par les cavaliers qui les empêchaient de prendre leur retraite au milieu des palissades. A l’intérieur, les troupes d’Asselnot grossissaient à chaque minute. Chaque soldat qui venait lui prêter main forte ôtait son blason, si bien que bientôt, on foula à chaque pas les symboles du royaume. Et c’est ainsi que les rebelles gagnèrent leur premier combat.

~.~.~.~.~.~.~.~.~.~




Dernière édition par Alidane Dextrae le Jeu 28 Mai - 23:10, édité 2 fois (Raison : Relecture)
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MessageSujet: Re: Les travaux d'Asselnot   Sam 1 Juin - 15:44           
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Et voilà un petit chapitre d'interlude, plus centré sur Effrik et le développement du groupe, avec un peu de l'histoire d'Asselnot. L'action pour la suite. Enjoy =)


***

III


La bière coula à flots toute la nuit. Asselnot, deux chopes à la main, prit Effrik à l’écart. Les rebelles dansaient et chantaient, riaient, chahutaient. La joyeuse compagnie goûtait une victoire dûment méritée. Il ne cessa de pleuvoir des : « Bravo Asselnot ! », « Merci Asselnot ! ». Les deux compagnons s’assirent dans un coin. Le jeune homme était mal-à-l’aise, et refusa l’alcool.
« C’est le contrecoup. Tu as assisté aux combats même si je ne t’y ai pas fait participer. Tu n’es pas encore prêt.
-Je suis peut-être trop fragile pour la rébellion. Vous devez me trouver stupide avec ces histoires de remords pour avoir supprimé la vie d’un homme.
-Ne dis pas ça. Effrik, tu n’es pas fragile, et certainement pas stupide. Mais tu n’es pas un Guerrier. Du moins pas pour l’instant en tout cas. Tu as besoin de temps et je suis prêt à t’en donner.
Effrik jeta un œil à la salle. L’intérieur brun de la tente, le tissu qui retenait la chaleur, la liesse, l’odeur de la bière, le tout se mélangeait avec la ferveur des habitants de cette terre.
-Si je ne suis pas prêt à combattre, alors quand serai-je prêt à entendre la vérité sur toi… Daniel ?
Asselnot resta figé quelques secondes. La liesse eut tôt fait d’emporter son hésitation.

-Quelle vérité mon frère ?
-La vérité sur toi, sur ton nom, sur ta vie. Qui ici sait que tu t’appelles Daniel ?
-Les sept personnes avec lesquelles j’ai combattu, peut-être quelques curieux, et toi, avoua-t-il.
Sa franchise, et l’aveu implicite qu’il n’en avait parlé à personne achevèrent de déstabiliser Effrik.

-Quand je vivais avec mes parents et ma sœur dans mon petit village du désert, je pensais que la vie était bien plus tranquille…
-Le monde paraît toujours tranquille pour ceux qui en sont isolés.
Effrik reçut une pluie de bière sur sa cape. Pestant, il la retira et la pendit à sa chaise.
-Je ne ferais pas ça si j’étais toi. Tu vas en recevoir d’autre…
Le jeune opta alors pour remettre sur lui le tissu protecteur.

-Alors, quand ?
-J’ai grandi dans une famille ni riche ni pauvre d’Evola. Mes parents travaillaient dans les oasis. C’est là qu’ils se sont connus. Je les aidais parfois, avant… ça peut paraître étrange, mon père l’ange, ma mère la démone… Elle était si douce, et lui avait ce côté agressif qu’elle savait si bien calmer. Ils se complétaient parfaitement. Ils vivaient dans un idéal de paix en quelque sorte, c’était l’époque où le père de la reine régnait encore. Bref, ils ont donné un ange noir, moi.
-Tu veux dire… enfin… tu as l’air humain pourtant, ou disons peut-être d’un démon, ou d’un ange qui aurait l’air humain… enfin d’un semi tout à fait normal…. mis à part…
-Les yeux totalement noirs ? C’est ça que tu veux dire ?
-Oui, c’est ça…
-Tu n’as aucune crainte à avoir, je ne vais pas te manger.
Pris par les confidences de celui qui était devenu son ami, le jeune homme vit entrer sous la tente l’adolescente qu’il avait croisée un peu plus tôt. Elle portait les mêmes voiles noirs qui ne laissaient deviner que ses yeux.
-Je ne sors jamais mes ailes, si c’est ce que tu veux savoir. Les ailes noires, les yeux noirs… on pourrait me prendre pour la mort en personne…
-Oui, oui je comprends.
-J’ai quitté mes parents pour découvrir le monde et j’ai à peu près fait le tour du Continent Supérieur. Quand je suis revenu la reine avait pris le pouvoir et dévastait déjà tout sur son passage. J’ai retrouvé mes parents et j’ai décidé de m’élever contre le nouveau règne. Petit à petit comme tu peux le voir, le mouvement a pris de l’ampleur. Ce qui ne déstabilise pas plus que ça la souveraine. Il faut dire qu’elle est bien accrochée à son trône. Je l’ai vue une fois…
-Ah bon ? Comment est-elle ?
-C’était à la présentation annuelle, il y quatre ans, pendant le défilé de Riéza, le jour même de son couronnement. Elle est… belle… mais terrible. Oui, très belle, mais vraiment, vraiment terrible. J’ai eu l’impression qu’elle m’a regardé un instant, ça m’a glacé le sang.
Plus loin, l’adolescente errait entre les hommes et les femmes. Elle avait le regard assuré, mais par sa taille, on ne pouvait s’empêcher de penser qu’elle était perdue en ce lieu.

-Tu la connais ?, demanda Asselnot.
Effrik se rendit compte qu’il n’écoutait plus qu’à moitié son mentor, et que cela devait se noter.

-J’ai eu le plaisir de la croiser tout-à-l’heure.
-Appelle-la, l’encouragea Asselnot.
-Non… je crois qu’elle me fait peur.
Son ami rit de bon cœur.
-Il en est plus d’un que certaines femmes impressionnent mon frère.
Tous deux échangèrent un regard puis, bousculé au passage par un rebelle, Effrik s’en retourna vers l’adolescente. Il préféra en revenir au sujet de départ de la conversation.
-Alors c’est donc ça. Daniel Asselnot, l’ange noir, l’initiateur de notre mouvement…
-Il y a eu tout un tas d’initiateurs isolés.
-Quel dessein as-tu ?
Son mentor ne fit que mine de réfléchir. Le jeune homme se doutait bien que tout était déjà clair dans sa tête.
-Nous allons faire tomber la reine et instaurer un nouveau régime. Nous nous allierons avec les pays de l’est pour faire régner la paix. Mais avant cela, plusieurs étapes sont essentielles.
Effrik l’écouta attentivement alors qu’il se penchait sur la table et recommençait à voix basse.

-Etape un : créer l’insubordination dans les troupes. C’est ce que nous avons fait ce soir. Etape deux : écumer villes et campagnes à la recherche de nos propres guerriers. C’est ce que nous allons faire, et cela devrait contrer la reine. Etape trois : Ce que je nomme combat final. Assassinat, extermination. Plus d’Alidane Dextrae.
-C’est étrange mais… on dirait des agissements semblables à ceux de la reine.
-Il ne peut en être autrement. Sauf que nous, nous laissons le choix aux gens. Mais surtout, nous devons rester discrets. Seras-tu avec moi, mon frère ?
Asselnot se leva, peut-être avait-il quelqu’un d’autre à trouver, peut-être allait-il prendre part aux festivités, peut-être allait-il simplement se coucher.
-Jusqu’au bout, je le jure. »
Asselnot sourit et disparut dans la foule. Le brouhaha de la tente recouvrit ses droits dans l’esprit d’Effrik.

Pour le besoin du groupe on scinda les troupes en trois. Asselnot fut nommé chef des rebelles et il choisit les deux comparses qui conduiraient le mouvement à ses côtés. Oyël et Ednir étaient tout désignés. Alors les forces se dispersèrent, et s’évaporèrent dans la nature. Quelques attaques avaient lieu parfois, et les groupes se réunissaient. On dépêcha ceux qui voulaient se battre au travers du pays, et on les entraîna. Effrik était resté auprès de son ami, et mentor, qui devenait à présent son maître dans l’art de la guerre. Lui-même y avait été initié étant plus jeune par un Guerrier, et transmettait aujourd’hui son savoir. Et il n’était pas le seul.
Alors qu’Effrik s’entraînait un jour, comme les autres, dans les bois de l’Ouest où les troupes d’Asselnot s’étaient établies, il fut dérangé par une personne qu’il n’avait pas revue depuis la libération des premiers soldats. A l’épée, il frappait un mannequin de bois, modulant ses forces, préparant ses coups. L’intruse se faufila par derrière.

« Tu auras beau t’entraîner, si tu ne sais toujours pas tenir une garde, tu seras à terre au premier coup.
Effrik s’arrêta et détailla la nouvelle venue. Elle ne s’était pas pliée aux uniformes d’entrainement. Fidèle à elle-même, elle était telle que la dernière fois qu’il l’avait vue, enveloppée de sombre.
-Comment tu t’appelles ?, demanda-t-elle.
-Effrik. Il hésita. Et toi ?
-Emilrya.
Effrik ne put s’empêcher de penser que ce prénom lui seyait à merveille.
-Asselnot est occupé aujourd’hui je suppose. Sinon tu aurais suivi ton entraînement avec lui.
-C’est exact, admit-il.
-Cela t’intéresserait-il que j’enrichisse ton enseignement ? Tu pourrais être apte au combat en un rien de temps avec deux professeurs différents. Il suffit de détailler les techniques de chacun. Et leurs points faibles.
Effrik ne douta pas une seconde que cette adolescente soit aussi à même de lui apprendre le maniement des armes que son mentor.
-Tu es une Guerrière ?
-Je le suis.
-D’où viens-tu ?
Elle se rapprocha de lui et fit les cent pas tout autour.

-De l’île Cage, laissa-t-elle tomber.
Abasourdi, Effrik tenta de se resituer la lointaine île sur une carte mentale.

-Mais comment es-tu venue ?
-Je vivais dans une tribu comme les autres sur l’île. Rares étaient ceux qui pouvaient partir, tels les dragons. Un jour de famine, j’ai quitté mon groupe avec des provisions. J’ai rejoint le bord de l’île, là où les étoiles m’avaient commandé d’aller, et c’est là que j’ai vu le point à l’horizon, celui du Continent. J’ai campé à cet endroit. Le lendemain, un cheval ailé épuisé avait atterri à mes côtés. Il portait une selle mais pas de cavalier. Je lui ai fait reprendre ses forces et lorsqu’il me restât juste assez de vivres pour le voyage, nous partîmes pour le Continent. Je me suis arrêtée dans le désert de Kerdéreth.
-Quel âge avais-tu alors ?, demanda Effrik, pris par le récit.
-Treize ans.
-Quel âge as-tu à présent ?
-Dix-sept ans.
Presque une femme, remarqua le jeune homme, quoique sa silhouette le démente.

-J’accepte que tu m’entraînes. »
Il jura qu’elle souriait sous son foulard.


Lorsqu’Effrik reprit ses séances auprès d’Asselnot parti en voyage vérifier l’état des autres groupes, celui-ci ne put s’empêcher de noter plusieurs choses. D’une part sa garde était impeccable, d’autre part il était vif comme un serpent. Mais surtout, il avait un bandage à la cuisse et plusieurs estafilades sur les bras.

« Vas-tu me dire mon frère, quelle mouche t’a piquée ?
-Crois-moi Asselnot, c’était bien plus gros qu’une mouche.
-Qu’est-ce qui t’a fait ceci ?, reprit son maître en désignant les blessures.
-Un sabre, répondit laconiquement l’élève.
-Comme celui d’Emilrya par exemple ?
-Comment connais-tu son nom ?
-J’ai eu le plaisir de la revoir de temps à autres avant mon départ.
Effrik en lâcha son épée.
-C’est toi qui as tout manigancé ! Les entraînements et tout ça…
-Les entraînements ? Oui c’est moi. Ça ne pouvait que te faire du bien et je ne me doutais pas qu’elle soit professeur si… exigeante. Pour le tout ça… non je ne vois pas non.
Effrik récupéra son arme et son visage se teinta d’une légère nuance rosée.

-Rien, rien, rien. Tu la connais bien Emilrya ?
-Assez maintenant. Assez pour savoir d’où elle vient, et comment elle se comporte. »
Effrik hocha pensivement la tête. Puis l’exercice reprit comme il avait commencé.

Bientôt, Effrik ne douta plus d’être un véritable Guerrier, même s’il n’en restait pas moins Marionnettiste. Lors des rencontres du groupe, il battait même Oyël en duel, et les techniques d’Asselnot et d’Emilrya n’avaient plus de secret pour lui. Asselnot avait eu raison. Le fait d’avoir eu deux professeurs différents lui avait été plus que profitable. Il ne doutait pas, à la vitesse où il progressait, qu’un jour il les dépasserait tous deux. « Tu étais fait pour devenir Guerrier », lui avait un jour dit son mentor. A présent, il y croyait.
La rébellion avançait à petit pas, le tout était, pour l’instant, de ne pas se faire écraser. Plusieurs attaques de la reine eurent lieu sur les camps, bien qu’elle garde apparemment le secret sur le mouvement auprès du peuple. A chaque fois, Asselnot avait une longueur d’avance. On ne savait comment, il prévoyait toujours les déplacements des troupes du royaume, et alors, on évacuait les lieux. On finit par suspecter qu’il avait infiltré les rangs des soldats, par on ne savait quel moyen. Une seule fois, l’inquiétude envahit le camp d’Asselnot lorsqu’un messager rapporta à celui-ci que les hommes d’Ednir avaient été pris par surprise. Quelques jours plus tard, Ednir et les siens rejoignaient le chef. Le nombre avait presque été divisé de moitié.

« Ils nous sont tombés dessus sans qu’on ait rien pu faire… Nous traversions les montagnes pour revenir vers le désert. Ils ont attaqués le convoi. Ce sont les nouvelles recrues, les enfants et les vieillards qui ont le plus soufferts. »
De plus en plus, des gens demandaient asile parmi eux. Asselnot acceptait de les intégrer au groupe avec en contrepartie leur contribution aux tâches quotidiennes. Ainsi il y avait ceux qui s’occupaient du camp, et les combattants. Cela ressemblait plus à des villes nomades qu’à des groupes d’opposants.

Au bout de trois ans, Effrik se rendit compte à quel point le travail de son mentor s’étendait sur la durée. Sa stratégie lui semblait alors parfaite. Un jour de printemps, il eut l’occasion d’en reparler avec lui.

« Plus je vois le temps passer, commença l’élève, plus je me demande comment tout cela va finir…
-C’est une question de temps. Nous sommes, je te l’ai dit, en phase de recrutement. J’avais besoin de temps pour lancer la phase finale.
-Tu avais besoin de temps ? Ça veut dire que tu as trouvé ?
-Je prépare mon frère, la plus grande bataille qui ait été menée contre Riéza. »

~.~.~.~.~.~.~.~.~.~




Dernière édition par Alidane Dextrae le Ven 29 Mai - 12:36, édité 4 fois (Raison : Relecture)
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MessageSujet: Re: Les travaux d'Asselnot   Mar 6 Aoû - 16:58           
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Un chapitre un peu long ^^ (un peu...) Ça fait un moment que je n'ai pas posté désolée. J'espère que vous apprécierez.


***

IV



Au camp Effrik sentait que quelque-chose avait changé. Il se préparait un événement dont personne ne parlait, dont personne ne soupçonnait ce qu’il pouvait bien être, mais dont tout le monde connaissait l’existence. Asselnot, qui était l’âme du camp, faisait peser une ambiance toute autre que la félicité ordinaire sur les rebelles. L’année se passa. Certains d’entre eux, dont Effrik, étaient chargés du recrutement des nouveaux opposants. C’était une tâche importante, que ni Oyël, ni Ednir, ni Asselnot ne confiait à la légère. Les élus partaient, parfois seuls, au travers du pays, pour se rendre en un lieu choisi où l’on savait que des rebelles pouvaient être recrutés. Le mouvement se fit plus secret, tout en prenant de plus en plus d’ampleur.
Asselnot quittait souvent le camp pour recruter lui-même. Nul ne cachait que c’était toujours lui qui ramenait les meilleurs éléments, on ne savait pas comment il faisait. Toutefois, son succès avait un prix. De toute leur troupe, il était le rebelle le plus connu de par le royaume, et était une cible directe de la reine, depuis plusieurs années. Ednir insistait donc pour que leur chef à tous puisse être toujours accompagné d’une escorte, ce qu’Asselnot refusait la plupart du temps.
Emilrya gravissait les rangs de la rébellion à une vitesse folle. Leur chef lui confiait des responsabilités de plus en plus grandes, surtout lorsqu’on regardait son âge. Très loin de faire peur à Asselnot, il clamait haut et fort qu’elle avait un potentiel énorme en combat, et qu’elle devait être pour eux un exemple, qu’elle ait l’âge de l’être ou non. Effrik les surprenait souvent ensemble, il ne savait pas très bien ce que manigançaient ces deux-là. Et lorsqu’il tentait de s’en ouvrir à eux, il se heurtait à un mur. Emilrya, lors des entraînements, et alors qu’il pensait toujours parvenir à la défaire en combat, lui assenait dans ces moments-là un tel coup qu’il était tenu de renoncer à la fin de son entraînement. Asselnot, lui, changeait tout à coup son sourire rieur pour un autre plus énigmatique dans lequel il était si difficile de trouver une réponse à ses questions, sinon à celle-ci : « Me mène-t-il réellement en bateau ? » La réponse était oui.
Plus il y pensait, plus le jeune homme se disait qu’il n’y avait sur cette terre nul homme qui ressemblât à son mentor, d’une telle force, si grand stratège, homme si droit et loyal, d’un tel charisme. Lui-même, le manipulateur, doutait parfois qu’il puisse convaincre quelqu’un, comme pouvait le faire Asselnot. Au bout de tant d’années à le côtoyer, et plus il en apprenait sur lui, plus il devenait un mystère.

Un jour où Asselnot avait quitté ses hommes pour trouver un ravitaillement bien venu près des limites du pays, grâce à quelques hommes de Jasdéràn qui élevaient des chevaux ailés, Effrik tentait tant bien que mal de réduire à néant la garde si tranquille d’Emilrya. Il n’avait trouvé, chez cette adolescente, de faille ni dans la l’agilité, ni dans l’endurance, ni dans la vitesse. Il lui semblait que plus il pensait s’approcher de  son niveau, plus il devenait soudain inaccessible. Il avait d’abord pensé qu’à force de se battre contre elle, elle deviendrait prévisible. Il en avait été de même avec Asselnot, et quoiqu’il ait encore des difficultés à le battre, sa réflexion s’était avérée bien fondée. Avec la fille de l’île Cage, il avait l’air loin du compte. Elle le surprenait à chaque entraînement un peu plus, si bien qu’il faisait tout pour s’aménager le plus de séances possible avec elle. Elle était si fluide qu’elle semblait insaisissable. Ainsi un jour, alors qu’elle l’avait une nouvelle fois mis au tapis en réussissant le tour de force de le prendre par derrière, et abandonnant les armes, en lui donnant un coup de pied dans le dos qui le propulsa à terre, elle lui avait dit :

Moi aussi je peux maîtriser les plus grandes techniques, moi aussi je peux déployer les plus grandes forces du monde. Ça n’en ôtera pas moins mes défauts, et tant que tu ne comprendras pas qu’il faut se battre avec style, tu auras toujours ces mêmes défauts.
Pour de bon, il s’était senti perdu. Il ne voyait pas très bien ce que du style pourrait rajouter à son combat. Puis Emilrya, devant son visage incompréhensif, bouche ouverte, sourcil gauche relevé, avait décidé d’en venir à la pratique. Elle avait jeté ses armes à terres, formant un tas de lames assez conséquent, et s’était retournée vers Effrik, le priant de l’attaquer sans qu’elle fasse quoique ce soit, ni répliquer, ni même quitter sa position. Le jeune homme était une fine lame, mais il ne craignait en rien de blesser celle qu’il considérait comme son amie. Sans comprendre le but de la manœuvre, il attaqua sans relâche pendant une bonne heure, sans jamais abandonner. C’est alors qu’il comprit ce qu’Emilrya disait lorsqu’elle parlait de style. Pendant une heure, sans paraître fatiguée le moins du monde, elle esquiva ses attaques, sans même reculer. Emi’ dansait, pensait Effrik, tels ces tourbillons de sable animés par le vent, et pensait chaque mouvement de telle sorte qu’elle se fatiguât le moins possible. Au contraire de la jeune fille, Effrik, lui, ressortit en nage de l’entraînement. Il était tombé de fatigue à force d’assauts. Lui et Emilrya s’assirent finalement sur un surplomb aride de terrain, en bordure duquel ils avaient effectué leur exercice. Ils se trouvaient à cet instant dans les steppes de Kerdéreth, alors que leurs troupes se rapprochaient au fil des jours du nord du pays. Ce fut l’adolescente qui parla la première.
Effrik, Asselnot hésitait à t’en parler, alors je me dois de le faire à sa place.
L’intéressé resta simplement muet sous l’effet de la surprise pendant les quelques secondes nécessaires à ce qu’il se rende compte qu’elle ne lui avait tout de même encore rien dit. Cependant, qu’Asselnot ait pu se montrer hésitant, et que la jeune fille occupe une place si importante dans les décisions de son mentor donnèrent à réfléchir au jeune homme.
Comme tu le sais, lui et moi sommes souvent partis en mission ensemble, pour mener des attaques contre le royaume, afin de libérer des otages, et autres…
Le ciel était gris ce jour-là, d’épais nuages masquaient le bleu du ciel, et soulignaient l’air oppressant des longues étendues de terres arides, d’où les fleurs avaient décidé de s’exiler.
Cependant, à présent tu es prêt Effrik. Tu t’es entraîné auprès de nous, et Asselnot aimerait te confier une mission de très haute importance.
Soit, mais quelle est cette mission ? Et pourquoi ne me l’annonce-t-il pas lui-même ?
Il ne sait pas encore très bien s’il est vraiment sage de t’embarquer là-dedans, et le but de la mission ne peut t’être  révélé pour le moment. Ce qu’il faut que tu saches, c’est que nous allons quitter le camp, tous les deux, nous allons partir de notre côté. Lorsque nous rejoindrons les autres, alors il sera temps pour tous nos hommes de savoir ce qui se prépare.
Car il se prépare bien quelque-chose…
Tu en aurais douté ?
Non… pas vraiment.
Bien. Je te conseille de préparer tes affaires. Asselnot est pisté de plus en plus à proximité par les hommes de la reine. Nous allons procéder à notre tâche, tout d’abord en détournant leur attention vers nous, puis en réalisant ce pourquoi nous serons partis. D’accord ?
D’accord.
Rendez-vous en bas de la pente dans un quart d’heure.

Effrik ajusta sa cape et jeta un regard circulaire sur la rue. Swold était un endroit malfamé, suintant d’une humidité qui aurait pu volontiers se rapporter au sang qui coulait chaque jour dans les coins sombres de la ville. Traqueurs, assassins, fanatiques de la reine, membres sanguinaires de l’armée royale tous se mêlaient en une merveilleuse cohue, silencieuse, qui préparait ses macabres plans dans l’ombre de quelque taverne. Le jeune rebelle voyait défiler devant lui des hommes en armes, des habitants et des voyageurs de passage. Très peu de femmes, mais celles qui passaient semblaient souvent bien plus terribles, et peut-être plus perfides, que les hommes. De quoi se méfier de tout. Emilirya se tenait de l’autre côté de la rue. Au matin de cette journée, Effrik avait réalisé que c’était la première fois qu’il la voyait dans des habits normaux : c’est-à-dire une simple chemise, un pantalon, et une vaste et fine cape de voyage. Plus de voiles, mis à part celui qu’elle avait rajouté sur visage, et qui ne dévoilait que ses yeux. En signe manifeste d’hostilité, elle portait son sabre à portée de main, au niveau de sa ceinture, et gardait constamment une main sur le pommeau. Elle lui accorda un seul regard, déterminé, avant d’entrer dans une taverne.
Effrik la perdit alors de vue. Elle ne passa dans son champ de vision, ou de l’autre côté d’une fenêtre, qu’une fois, pour se rendre au comptoir, et ce contact ne dura qu’un centième de seconde. Il attendit alors une ou deux minutes avant d’entrer à son tour. L’intérieur était sale. Les clients s’attablaient à de vastes tables de pierre, fixées au sol. Ils formaient des groupes soudés, difficiles à attaquer, impossibles à prendre de revers. Emilrya avait rejoint l’un des groupes. Son principal défaut résidait dans son âge, qu’elle avait tenté de masquer grâce à un savant jeu d’ombres au niveau des yeux avec du maquillage. Elle lui avait expliqué un jour, que dans son ancienne tribu de l’île Cage, les membres utilisaient toutes sortes de plantes pour décorer leur corps de différentes couleurs, au cours de cérémonies initiatiques par exemple. Il avait appris qu’elle s’était chargée souvent des maquillages de sa tribu, sans qu’il parvienne à savoir pourquoi.
Le groupe était formé de trois hommes, et d’une femme. Ils parlaient d’une voix basse et vive, les coudes sur la table, le visage masqué en partie par une capuche que la lumière vacillante d’une bougie posée sur la table révélait par instants. Emilrya traitait avec eux à leur manière. Elle avait ce don rare, que possédaient entre autres Asselnot, ou lui, Effrik, de décrypter les comportements. Effrik, en tant que Marionnettiste, ainsi décelait-il surtout les points faibles des gens, et leurs sensibilités. Asselnot en tant que chef de groupe, ce qui l’amenait à savoir se faire obéir, choisir ses relations, et convaincre les foules. Emilrya… Effrik ne comprenait pas pourquoi, mais elle avait une forme d’empathie très forte, et les émotions des autres personnes lui étaient familières. Il avait remarqué sur le camp qu’elle comprenait instinctivement lorsqu’un membre du groupe avait un problème, si un ennui planait. Et elle était dotée d’une compassion, si contradictoire avec son caractère de Guerrière, qui avait été maintes fois utiles aux troupes d’Asselnot. D’ailleurs, quelque-chose disait à Effrik que son mentor pensait également à ces étonnantes capacités, qui faisait d’elle un maître hors pairs, et non pas seulement à ses talents de combattantes, lorsqu’il avait affirmé devant témoins qu’Emilrya était essentielle au camp. Le jeune homme pensait également que son ami était au courant du pourquoi du comment de ces capacités, car il aimait se tenir informé, et que ce n’était pas pour rien qu’il les avait envoyés lui et la Guerrière dans cette mission.
Ceci étant dit, pour l’instant, tout semblait se passer comme prévu. C’était même un peu trop beau. Mais pas de quoi avoir des soupçons. Il l’observait parler avec aisance, faisant montre d’un très fort caractère. Elle ne se laissa pas marcher sur les pieds, c’est le moins qu’on puisse dire. Effrik lisait dans les changements de positions fréquents des trois acolytes un  malaise croissant. C’était le moment pour lui d’entrer en scène. Il s’approcha un peu plus des tablées et découvrit alors que ce qu’il avait pris de l’extérieur pour du silence était un enchevêtrement constant de murmures dans lequel on ne découvrait que des bribes de conversations entrecoupées. Impossible de suivre ce qui se disait, et quand bien même le jeune homme aurait essayé, il était sûr qu’il aurait été repéré. Le tenancier, dans un coin du bar, épiait la salle comme pour traquer les espions. Comme si de rien n’était, et faisant mine de chercher son groupe des yeux, il commanda un verre. Une bière ferait l’affaire pour se fondre dans la masse. Il quitta le comptoir avec sa chope à la main, et commença à se faufiler entre les tables. Au fil de sa progression, il finit par entendre la discussion à laquelle Emilrya prenait part.

-Bien entendu, cela suppose une transparence des plus totales de votre part. Il ne s’agirait pas de se faire repérer par la rébellion, n’est-ce pas?
-En échange de quoi nous conduiriez-vous?, fit celui qui d'après Effrik s'avèrerait le plus sceptique.
-Nous souhaitons récupérer un objet qui appartient au rebelle.
-Et de quoi s'agit-il?
-Vous connaissez le fil de l'Ombre je suppose.
-C'est exact, intervint la femme, tendue. La seule relique qu'un elfe ait un jour sortie du cauchemar d'une Ombre. Elle fait partie des reliques recherchées pour leur puissant pouvoir de destruction. Malheureusement évaporée avec son propriétaire.
-Évaporée et retrouvée. Il l'a en sa possession. Nous vous menons à lui et vous nous accordez le fil.
Effrik avait déjà lui-même entendu parler de ce fil. Une Ombre aurait en un jour lointain piégé un elfe dans un cauchemar qui se serait voulu sans fin. La Porte du chaos. D’après les descriptions que l’on pouvait entendre de Conteurs et autres, il avait compris que ce cauchemar était fait du même Continent que celui sur lequel il vivait mais dont chaque lumière avait été transformée en aura lugubre. L’elfe serait condamné à y vivre pendant des années, et des années, et des années… un cauchemar sans fin, car il ne pouvait y mourir, simplement y voir le monde pour lequel il avait lutté, vide de ses habitants, dégénérer à l’infini. Mais l’Ombre était des plus fourbes, elle comptait bien rappeler à l’elfe tout ce qu’il avait perdu. Devant la porte droite au milieu d’une plaine au ciel sans soleil, que l’Ombre s’apprêtait à refermer derrière elle, scellant ainsi le sort de l’elfe, elle matérialisa un lampion, retenu par un mince fil, tout de lumière et de couleur paré. Le Joyau des souvenirs. Alors qu’elle accrochait le lampion à la poignée de la porte, l’elfe se précipita, et tira sur le fil qui se brisa, laissant le lampion tomber à terre dans l’herbe. La porte s’ouvrit et l’Ombre fut projetée à terre, à quelques centimètres à peine du lampion. Et c’est ainsi que l’elfe courut jusqu’à la sortie à présent ouverte, et tenant toujours le fil, la referma derrière lui. Revenu à son point de départ, la porte avait disparu mais le fil qui, dans le cauchemar retenait la poignée, lui, était intact. L’Ombre était coincée dans son propre cauchemar.

Cela surprit beaucoup le jeune homme d’entendre Emilrya parler de la relique. Celui qui la possédait avait la clé du cauchemar où l’elfe avait failli rester prisonnier, et, si tant est qu’il en trouvait la porte, pouvait enfermer n’importe qui à l’intérieur. Mais gare à celui qui laisserait l’Ombre un jour en sortir. Il n’avait jamais entendu Asselnot parler d’avoir eu l’objet en sa possession, et il était pourtant certain d’être l’un de ses plus proches confidents. C’était donc soit qu’Emi’ bluffait, fort probable, soit qu’on lui cachait des choses, et l’idée d’être écarté d’un secret lui déplaisait fortement. Sans compter le fait qu'il aurait été fort imprudent de divulguer un secret pareil...

-Il y avait bien des rumeurs à ce sujet. Mais pas assez fondées pour qu'on y prête attention. Cela expliquerait pourquoi la reine a placé tant d'or sur la tête de cette homme. Comment savez-vous cela et quel but vous anime, pour être à la recherche d'une telle relique?
-C'est aux mains du royaume qu'elle devrait être, vous ne pensez pas ? Quant à savoir comment je sais pour le fil… laissez-moi vous dire que, comme vous avez pu le constater lors de notre petite discussion de tout-à-l’heure, nous avons des espions assez bien placés. Après tout, nous avons réussi à localiser les rebelles.
-Et ne sommes-nous pas censés trouver cela suspect, justement ?
Emilrya… dans quel drap allait-elle se mettre… ? Elle était beaucoup trop sure d’elle, beaucoup trop. Pourtant elle partit dans un petit rire, sournois et à la fois compréhensif. Ce genre de rire qui ne donnait pas envie d’être pris pour un idiot à celui qui se trouvait en face. Sur la lourde table de bois, la rebelle avança ses mains qu’elle posa à plat.
-Si vous ne vous étiez pas montrés un tant soit peu suspicieux vous n’auriez jamais fait l’affaire. Mais laissez-moi vous montrer ceci.
Que faisait-elle encore ? Ce n’était pas du tout le plan qu’elle jouait. Dans l’instant, Effrik eut un grand doute concernant son amie… que tentait-elle ? N’allait-elle pas les trahir ? Dans ses yeux de velours au milles soupçons se dessinèrent soudain, depuis l’esprit du rebelle, de grandes langues de flammes qui léchèrent le mobilier reflété dans l’iris, ces mêmes flammes qu’Asselnot maîtrisait si bien. Leur chef semblait avoir une grande confiance dans l’adolescente, peut-être plus grande encore que celle qu’Effrik avait placé dès le début en elle, quand il l’avait trouvée dans le camp de l’armée de la reine. Et si elle s’en était jouée depuis le début…
Plus loin, l’éclat de rire avait fait se retourner quelques têtes qui suivaient à présent du regard par intermittence cette étrange conversation à la table du coin. Le patron lui-même semblait très intéressé par le petit groupe, et d’autant plus par Effrik qui n’était toujours pas assis. Le jeune Marionnettiste se résolut donc à agir. « L’arrière salle, on a besoin de moi dans l’arrière salle. Je dois m’y rendre et vérifier toutes les tables. Tant que je n’aurais pas vérifié ces tables je ne pourrai pas revenir. Elles doivent être vérifiées. »
Le patron s’excusa auprès de ceux auxquels il parlait au comptoir, et sans plus se préoccuper des personnes qui menaient une bien drôle d’entrevue sous son toit, il traversa la salle, chiffon sur l’épaule et coutela à la taille pour rejoindre la salle séparée de la pièce principale par quelques marches vers le bas. Le jeune homme s’en trouva soulagé et reprit son observation à la dérobée en sirotant sa bière. Il faillit alors s’étouffer avec son breuvage.

-Voyez-vous alors maintenant que je sers la reine Dextrae ?
Au fer rouge avait été déposée une marque sur son poignet qu’elle avait dégagé en remontant sa manche droite. Sous le pouce, dans un cercle, noircissait au fil des jours le symbole de la reine des ténèbres. Impossible… que faisait-elle avec ce symbole ? Il devait trouver une explication.
-Ça paraît ma foi montrer une preuve plus que recevable. L’empreinte même de sa Majesté dont elle fait marquer ses recrues trouvées lors de campagnes militaire. Les esclaves à rang de soldat.
Cet homme rencogné dans son fauteuil, sans rien dire depuis le début de la conversation ne plaisait pas au jeune homme. Mais il semblait à ce qu’il put comprendre posséder un important pouvoir de décision dans le groupe. A la seule main qu’il avait posée sur la table il discernait une bague épaisse de fer blanc où un serpent et un oiseau tentaient mutuellement de se dévorer. Effrik déglutit puis s’avança vers la table. Il était temps. Il s’assit au milieu des convives dubitatifs.
-Madame, Messieurs, voici mon coéquipier. J’espère que nous pourrons ensemble accomplir de grandes choses.
Emi’ avait le sourire. Il bredouilla un « ‘jour » tout sauf courtois. Celui qui avait la tête de la petite équipe ne s’en formalisa pas.
-A notre succès, et à la reine ! », énonça l'homme en face en levant sa bière, sous le visage aussi malicieux que ténébreux de la fille de l’île Cage.

« Hep ! attends un peu !
Ils n’étaient pas encore sortis de la ville. L’affaire était un succès, ils avaient obtenu le principal : la confiance. Emilrya était devant, elle marchait d’un pas rapide, ne l’écoutant pas, comme si elle n’avait que faire de lui. Connaissant la route pour l’avoir faite à l’aller, il attendit de se trouver dans une ruelle déserte pour la saisir par le bras. Elle se retourna avec une nonchalance qui finit de déplaire à Effrik.
-Hé ! Je te parle ! Qu’est-ce que tu nous as fait là ? Rien de ce que tu as dit n’étais dans le plan.
-C’était dans mon plan, para-t-elle.
Effrik la lâcha sous l’effet d’une colère sourde qu’il se résigna toutefois à ne pas laisser poindre.

-Ha. Ton plan. Bien sûr ! Et je dois m’attendre à d’autres surprises du genre ? Si je ne sais pas ce que tu fais, je ne peux pas agir en conséquence.
-Tu n’as pas besoin de réfléchir. Tu n’as qu’à me suivre et c’est tout.
Cette fois ça en était trop pour le jeune homme. Alors qu’elle s’apprêtait à avancer de nouveau, il la prit par l’épaule et la poussa contre un mur.
-Maintenant tu vas m’écouter !, exigea Effrik. Et tu as intérêt d’être attentive. Je ne suis pas ton homme à tout faire, ni celui d’Asselnot. C’est clair ? Je vous fais confiance, mais si je m’aperçois que vous essayez de me rouler - je vais être très clair pour que ces mots s’impriment dans bien dans ta tête - je te jure que vous aurez affaire à moi. C’est une menace que je donne, qui n’est pas à prendre à la légère. Et si je m’aperçois que Tu essaies de Nous rouler, alors Emi’ crois bien que si fine lame que tu sois je mettrai mes séances d’entraînement à profit. Et d’où tiens-tu ces marques du royaume ?
Emilrya se dégagea, comme brûlée. Elle semblait dans une rage noire, ce dont Effrik se félicita, et qui n’était pas du tout coutume de l’adolescente.
-Jamais je ne me suis vue parler sur ce ton ! Jamais ! Ecoute-moi bien, toi, Effrik ! TU es un Crétin ! Et ne t’avises plus jamais de me parler ainsi, ou tu ne saurais t’en relever ! Tu es un crétin ! Cette marque, je la tiens de la fois où l’armée de la reine m’a enrôlée lors des campagnes du sud. Asselnot m’a demandé de l’utiliser à bon escient.
-Asselnot est bien dans le coup alors ?
-Ecoute-moi ! Par le Reflet tu es si têtu ! Asselnot m’a chargée de mener une mission à bien, je la mène à bien comme je l’entends !
Le contraste entre la Emilrya qui lui avait demandé sa participation pour partir à Swold, et la Emilrya qui à présent montait d’un ton énerva d’autant plus le jeune homme.
-Certainement pas non !
Emilrya le poussa d’un geste mais il ne céda pas à clore la conversation.
-A partir de maintenant, tu m’avertis sur ce que tu comptes faire, ou tu ne comptes plus sur moi. Que personne ne t’ait  jamais parlé sur ce ton, je n’en ai rien à faire. Ce n’est pas parce qu’Asselnot t’as à la bonne que moi je dois m’incliner. En quel honneur est-ce que je devrais me retenir de te contre-dire.
L’adolescente avait l’air soufflée. Un long échange de regards incompréhensifs débuta. Elle se détourna la première.
-Je suis princesse, idiot ! »
Soufflé à son tour, Effrik la laissa prendre de l’avance sur lui pour rentrer. Elle avait clos la conversation. Elle avait gagné.

Il jeta une nouvelle bûche dans le feu et se frotta les mains pour en ôter la poussière. Entre le nord et le sud, la différence de température était presque palpable. Il jeta un regard en biais à la jeune fille qui contemplait les flammes sans rien dire. Quelque-chose s’était cassé entre eux qu’il se saurait réparer. Une sorte de confiance acquise, qui à présent aurait besoin de preuve pour fonctionner, comme on alimente le feu avec le bois. Il avait déduit de maigres réflexions qu’Emilrya était une princesse (indigne songeait-il sans oser le lui crier à la figure, car lui-même pour une autre raison, avait fui son foyer) de l’île Cage. Des vagues histoires qui circulaient au sujet des autres contrées flottantes, il n’avait jamais entendu parler d’une royauté au de-là du ciel, mais il n’osait pas remettre en doute Emilrya. Ils ne s’étaient plus adressés la parole depuis. Et le Marionnettiste sentait que, comme l’adolescente avait clos la discussion, c’était elle qui devait la rouvrir. En attendant, il ferait mieux de la laisser tranquille.


« Jamais il ne se déplacerait seul. Nous devons donc prendre Asselnot groupés. Combien d’hommes pourrez-vous fournir ?
-Je connais une bonne cinquantaine de personnes qui souhaitent sa mort.
-Des gens qui le pistent ?
-Pour sûr, et pas depuis hier ! La reine a mis des milliers de lys sur sa tête, elle rêverait de le voir mort. Les hommes ne vont pas se le faire dire deux fois.
-Alors menez-nous à eux.
Ils étaient tous les trois en haut de la colline de terre sèche, Nathan, Emilrya et Effrik. Nathan armé d'une longue vue scrutait le paysage pour les orienter sur la carte. Ils avaient passé un accord. Nathan les mèneraient à ceux qui souhaitaient la mort de celui dont il ignorait qu’il était leur chef. C’était un échange de bons procédés. De l’aide contre un guide, un guide contre une récompense, et chacun était quitte. Du reste, les deux acolytes n’avaient plus eu de véritable conversation depuis leur dispute.
En descendant la colline, Nathan répondit au sourire d’Emilrya, enjôleur, par le même air, ce qui exaspéra Effrik au plus haut point sans qu’il ne le montre. Pour gagner sa confiance, Emilrya jouait à un petit jeu de séduction. Cette fois, elle l’avait prévenu. A cause de ce qui s’était cassé entre eux, pour une raison inconnue, il savait qu’elle le préviendrait toujours de ses intentions à l’avenir.

-Eh bien mon garçon, bien silencieux ! »
Effrik ne dit rien, Emilrya ne lui accorda pas un regard.

Un jour où s’approchait la fin de leur mission, au milieu de la nuit, pendant qu’ils étaient censés monter la garde, Emilrya et Effrik s’isolèrent derrière quelques arbres. Ils approchaient des montagnes du nord, là où, avait assuré Emilrya, ils trouveraient Asselnot et sa bande. Et encore une fois, il apparut à Effrik qu’elle savait quelque-chose qu’il ignorait. Soit l’ordre de leur chef de mener leur petit groupe au nord pour une diversion, soit l’ordre de leur chef d’avoir déplacé ses hommes. Mais dans tous les cas, cela lui semblait sans queue ni tête.

« Alors ? Où est Asselnot ?
-Au nord.
C’était bien ce qu’Effrik craignait. Il se laissa tomber dans l’herbe.
-Il me semblait pourtant, si mes souvenirs sont exacts, que nous devions évincer ce groupe d’assassins de la reine.
-Seuls ?
Une lueur de compréhension s’alluma dans le regard du jeune rebelle.
-Embuscade.
-Embuscade, répéta son amie en signe d’approbation.
-Asselnot est très fort en embuscades, [i]sourit Effrik
.
-Eh ben tu vois. Pas besoin d’être inquiet.
Effrik tourna un visage apaisé vers sa partenaire. Enfin une conversation presque normale. Ils parlaient de leur chef, sujet intarissable de réflexion tant il était hors du commun. Emilrya avait sur ce qu'il voyait de son visage cette expression qui évoquait au jeune homme un masque de fer, coutumière chez elle. Ils ne se disputaient plus.
-Asselnot sait ce qu’il fait. Et quand il s’agit d’embuscade, il excelle, [i]Emi’ changea brusquement de sujet, son regard attiré par l’herbe à ses pieds comme si elle recelait quelque mystère.
Par rapport à l’autre jour… je ne veux pas que tu imagines…
-Je ne t’en veux pas.
Pour la première fois depuis qu’il la connaissait, il avait su prédire son comportement. L’adolescente se tourna vers lui comme s'il lui avait volé quelque-chose. Effrik souriait d’un air confiant. Elle l’observa un court instant avant de se reprendre.
-Tant mieux.
-Alors comme ça tu es une princesse ? Et qu’est-ce qu’une princesse fait ici ? Tu m’avais dit que tu étais partie sur un coup de tête…
-C’est exact, et je ne souhaite pas m’étendre sur cette affaire. La vie sur l’île Cage est une vie de misère. Il ne pousse rien, l’eau ne coule pas, seul le sable se décline à l’infini en un dégradé d’ocre imperturbable. Notre peuple est un peuple de poussière. Nous vivons en proie aux éléments que nous tentons de conjurer par des rites. La vie là-bas… ne me manque pas… Et mon père et mes frères et sœurs sauront beaucoup mieux que moi prendre la tête de nos sujets. Moi je suis une guerrière. A ma naissance les éclairs ont zébré le ciel d’une couleur fauve, et mes parents y ont senti un mauvais présage. Ils m’ont abandonnée dans le désert à mes cinq ans avec une lame en demandant au ciel de les éclairer sur mon destin. C’est là que j’ai fait la rencontre la plus improbable qui soit. Un golem de chaire. Je ne sais pas si tu connais cette race. Ils ne sont plus que deux au monde. J’ai jeté mon arme et je me suis recroquevillée sur moi-même. Il est passé sans rien dire. Après ça j’ai pisté les traces de mes parents avant qu’elles ne s’effacent et j’ai tué en offrande un serpent du désert en espérant que mes parents ne m’en voudraient pas de rentrer saine et sauve au campement nomade que nous venions d’établir pour le printemps. C’est mon plus grand frère qui m’a trouvée, Meldëv. Un grand chasseur, il avait déjà 23 ans. Il m’a ramené au foyer et mes parents m’ont jugée apte à rester. Mais ils m’ont faite guerrière, pour que chaque jour je doive renouveler ma valeur.
Effrik était subjugué par le fait qu’elle lui contât enfin son histoire. Elle, ne paraissait même pas troublée par ses souvenirs. Aussi froide que ses sabres.
-Merci de ta sincérité. »
Elle clôt la conversation en lui proposant une main pour se relever. Il la prit en souriant.
-Je voulais qu’on reparle du plan si ça ne t’embête pas.
-Alors profitons de ma bonne humeur.
-Au départ on était censés faire diversion, pas vrai ?
-En effet.
-Tu as reçu un changement de programme de la part d’Asselnot ?
-En effet.
Dire qu’il ne s'en était même pas aperçu.
-Et on doit évincer ce groupe pourquoi ? … Parce qu’ils en veulent à Asselnot.
-En effet.
Effrik lui jeta un drôle de regard. Le fait qu’elle répète simplement ces mêmes mots à chaque fois le mettait mal-à-l’aise. Il faillit lui demander si le fil de l’Ombre avait été un coup de bluff ou non. Il fixait la jeune fille avec insistance et, ce faisant, oubliait peu à peu l’interrogation qui le poursuivait. Emilrya lui jeta un regard en biais.
-Je pense que la séance de question est terminée, n’est-ce pas ? Allons nous coucher. Demain sera une dure journée. »

Plus tard alors qu’il dormait, Effrik fut réveillé par l’air frais du nord. Il jeta un regard de côté vers le couchage d’Emilrya. Vide. Il se redressa, vérifia les alentours. Personne. Finalement il se recoucha. Où qu’elle soit partie, il n’y avait pas à s’inquiéter, sinon il aurait été réveillé. Peut-être était-elle partie chercher des informations en provenance de la rébellion ? Il ferma résolument les yeux. Un faucon criait au loin.

Les chevaux étaient mis à rude épreuve par le terrain et piaffaient sans arrêt. Leurs sabots glissaient sur la pierre aiguisée au pied des A-pics.

« Tilh, une gourde s’il-te-plaît ! La mienne est vide !
Celui qui se tenait le plus près des réserves fit volter sa monture. Au bout de quelques minutes de recherche, il talonna son cheval pour le ramener près du chef.
-Les gourdes ont été percées Nathan !
Emilrya et Effrik se jetèrent un coup d’œil qui passa proprement inaperçu. Nathan se retourna et lança sa monture dans les rangs. Il atteint les réserves en queue de file en deux secondes.
-Qui était chargé de la provision d’eau, hier ?
-Moi, Nathan !
-C’est toi qui a rangé les gourdes ?
Emilrya ramena sa monture aux côtés de Nathan.
-Je l’ai aidée.
Effrik évalua la hauteur des pics rocheux qui leur faisait face, se détachant de la conversation. Nathan serra les sangles de son cheval, et dévisagea la rebelle avec rage.
-Et vous vous êtes rendues comptes que les flèches étaient déjà rangées au fond des sacs ?
-Nous n’avons pas vu avec la toile qui les recouvraient…
-Bien des femmes ça ! Malines, hein ? Les sacs sont trempés, ce n’était pas eux mais nous qu’il fallait abreuver ! Les flèches ont dû percer les peaux avec les frottements sur le dos des chevaux. D’ailleurs que je tienne celui qui les a mises là ! Il aurait pu blesser une bête ! Il y a des caisses pour les armes.
On accusa telle ou telle personne. Les flèches avaient été tirées des caisses la veille pour la chasse avant le départ dans les montagnes, elles avaient été provisoirement stockées dans des sacs, et bien sûr personne n’avait songé à les remettre à leur place.
-Nous approchons de la source des fuyantes, nous devrions faire un détour pour chercher de l’eau, il faudra recoudre au mieux les gourdes sur place.
-Un contretemps dont je me serais passé. En route ! »
Les chevaux trimèrent pendant une vingtaine de minutes encore. On entendait de mieux en mieux le tintement de l’eau sur la roche, le vacarme d’un torrent, et la tranquillité de la rivière qui suivait. La pierre noire bouillait littéralement sous le soleil, bien que la fraîcheur se fasse sentir à proximité de la source. Nathan avait repris la tête de l’expédition. Les cinquante hommes suivaient. On eut de plus en plus de mal à faire obéir les montures lorsque l’eau claire de la montagne fut en vue. On les laissa partir boire et les hommes se mirent au travail. Il fallait s’activer pour ne pas prendre de retard dans la mission. Effrik allait faire comme les autres, il avait lui-même recousu trois gourdes et comptait bien les remplir tranquillement, loin de cette agitation bizarre qui peuplait les assassins de Nathan. C’est alors qu’il fut tiré par l’épaule et heurta de plein fouet la pierre dure de la rive. Il était suffisamment loin pour qu’on n’entende rien de sa chute, de plus son agresseur s’était arrangé semblait-il pour le faire chuter en silence, et il aurait bien poussé un petit cri de douleur si un foulard noir n’avait pas comprimé sa bouche. Il se protégea de ses bras en cas qu’un coup meurtrier arrive, mais un visage ami le rasséréna bientôt.
« Eh bien, depuis quand suit-on aveuglement ses ennemis et se protège-t-on de ses alliés ?
Asselnot souriait dans une combinaison de toile noire qui, songea Effrik, de par ses nombreux foulards et replis, ressemblait à celle d’Emilrya. Son visage, et son sourire énigmatique d’ailleurs, étaient penchés sur lui afin que leur conversation ne soit perçue par aucune autre personne, et ses cheveux, qui étaient retenus par ses foulards, dépassaient parfois au niveau des épaules. Le jeune homme faillit répondre à la question qui n’en était pas une, mais la main de son chef l’empêchait toujours de dire le moindre mot.
-Ecoute mon frère, je prendrais bien de tes nouvelles, mais nous avons vois-tu une bien grande affaire à mener. Lève-toi un peu. Voilà, tu vois là-haut sur la corniche que dessine la montagne ? J’ai une vingtaine d’archers. Nous allons faire un peu de ménage autour de vous. Je vais te laisser partir maintenant, rejoins Emi’, et amène-la dans la minute ici même avec toi, c’est compris ? Bien. Une petite pluie de fléchette va s’abattre au-dessus des têtes je vous conseille de rester à votre place. Oui ? Parfait. Je te laisse. Ah, tu as perdu une gourde…
Les interrogations se bousculaient dans la tête d’Effrik. Il regarda à ses pieds là où étaient tombées les gourdes. Il n’en restait que deux. Il se retournait à peine vers Asselnot qu’il s’aperçut qu’il s’était volatilisé. Aussitôt, il jeta un œil à la corniche. Dans ses vêtements noirs, prêt à ses fondre dans la montagne en se masquant derrière un rocher, son ami lui adressa un signe, avant de disparaître de nouveau. Pas le temps de se demander comment il avait fait pour escalader 15 mètres en deux secondes. Le jeune homme se leva, et rejoignit la troupe. Il se faufila entre les assassins et atteint sans peine Emilrya qui, avec Adélaïde, la femme qu’il avait vu pour la première fois dans la taverne de Swold, recousait la plupart des gourdes des hommes.
-Tu n’as pas fini encore ? Il faudrait que tu viennes, j’ai perdu une de mes gourdes, je n’arrive pas à remettre la main dessus.
-Et tu ne peux pas la chercher tout seul comme un grand ?
Adélaïde sourit d’un air suffisant, qui donnait souvent à Effrik des envies de la jeter à terre, et de la ruer de coups jusqu’à l’épuisement.
-J’ai pas très envie de retarder les hommes après ce merveilleux détour que vous nous avez fait prendre. Et tu as l’œil bien plus avisé que moi.
Il avait insisté sur ses mots. Le regard de son amie qui s’était arrêtée dans sa tâche lui montra qu’elle avait compris.
-Pas besoin d’en rajouter avec une gourde, c’est bon, on fera sans, trancha son antipathique voisine.
-C’est bon j’y vais sinon il ne va pas nous lâcher. Je reviens dans une seconde. Je parie qu’elle est au bord de l’eau sa gourde. »
Elle se leva alors qu’Adélaïde lui jetait un regard qui devait bien refléter sa pensée. Effrik se retint de lui cracher un « adieu » au visage. Il tira Emilrya par le coude et lui fit parcourir le plus vite possible la distance qui les séparaient du rocher derrière lequel Asselnot l’avait poussé un instant plus tôt, sans pour autant paraître pressé. Dès qu’ils furent hors de portée des regards, il la jeta à terre, lui tira une exclamation de surprise. Lui-même toucha terre à sa suite. Mais il savait qu’il avait bien fait d’aller vite. Dans la seconde qui suivit, quatre volées de flèches successives s’abattirent à quelques pas d’eux. Ils entendirent les cris de surprise et de douleur, l’affolement  des chevaux, des courses et des ordres, brefs et futiles, des plaintes et des injures, et puis ce fut la cavalcade des chevaux qui s’en étaient sortis indemnes, et le silence. Ni Effrik ni Emilrya n’osaient se relever. A terre, leur visage se faisaient face et il avait vu défiler dans les yeux de l’adolescente la crainte et la douleur. Lui-même se sentait étrangement vide. Quand ils s’étaient éloignés les cinquante hommes bouillonnaient encore d’activités. Quand ils se relèveraient, il ne resterait que des cadavres.
La cinquième volée de flèches ne vint jamais, Effrik comprit que c’était terminé. Il perçut alors le bruit d’une chute, suivi d’une réception un peu plus loin et se redressa. Asselnot se tenait debout au bord de l’eau, un arc à la main, et deux ailes d’un noir de suie dans le dos. Lorsqu’il s’avança vers eux en rétractant ses ailes, le Marionnettiste songea que si il ne l’avait pas connu, il aurait juré avoir été emporté par une flèche. Leur chef s’approcha d’eux, et aida Emilrya, puis Effrik à se relever. Le tout avec le sourire, pendant que sur la corniche les hommes d’Asselnot se dévoilaient les uns après les autres et lançaient à qui mieux mieux des exclamations enthousiastes. Effrik passa d’un état d’hébétude à celui de joie de retrouver enfin ses compagnons. Il répondit à leurs exclamations par des sifflets et ce furent bientôt des retrouvailles générales qui débutèrent, même s’ils étaient séparés encore par le vide.

« Tu m’as manqué, adressa à leur chef Emilrya.
-Toi aussi, tu m’as manquée.
C’était la première fois qu’Effrik les entendait exprimer des sentiments, si minces soient-ils. Et le regard d’Emilrya avait perdu de sa vigueur. Séparés de ses amis par seulement un mètre ou deux, il aurait cru qu’un mur s’était dressé au milieu. Partagé face à cette vision, il préféra briser cette solennité du moment qui unissait les deux personnes face à lui.
-Et moi je ne t’ai pas manqué ?
Effrik souriait franchement quand Emilrya et Asselnot tournèrent leur visage vers lui. Leur chef éclata d’un rire frais si incongru dans le paysage. Il tapa dans le dos du jeune homme si fort que celui-ci eu du mal à ne pas se plier en deux.
-Comme ça fait du bien de vous voir ! Venez ! Dépêchez, il faut qu’on quitte cet endroit pour fêter nos retrouvailles. Bon sang, il va d’abord falloir se débarrasser de tout ça… Aidez-moi à les éloigner de l’eau, et allez chercher du bois. »
On fit comme demandé. L’agitation éveilla une fois de plus la source des fuyantes alors que le sang commençait à rejoindre les eaux. Effrik traîna les corps trop près de la rivière avec Asselnot dans l’espace exigu entre les montagnes, avant que les autres allaient chercher du bois. Ils les portaient à deux pour ne pas abîmer les corps sur la roche, et c’est ainsi que le Mage pu voir un air mi-figue mi-raisin peindre les traits du jeune homme.
« Un problème mon frère ?
-Oh non, juste un visage familier. »
Ils déposèrent Adélaïde, à présent beaucoup moins hautaine, aux côtés des autres. Une fois les déplacements effectués, on récupéra les flèches qui pouvaient l’être, on attacha les chevaux à proximité encore en vie dans le chemin qui menait à la source, et on récupéra sur les corps (sans les détrousser, insista Asselnot) ce qui pourrait s’avérer utile. On installa ensuite sommairement le bois entre et sous les corps et on fit quelques pas en arrière. Personne ne disaient mot, on se contentait d’observer sans les dévisager d’observer les visages livides qu’on avait pris de court. Puis Emilrya, qui s’était jusqu’à présent tenue loin de tous ces préparatifs, s’avança et s’agenouilla, marmonna un filet de parole que personne ne put entendre, et jeta une maigre poignée de terre qu’elle avait pu trouver entre les roches sur les cadavres. Et s’en détourna comme elle s’en était approchée.
Asselnot ordonna qu’on s’éloigne encore un peu, et les piétinements lourds parurent durer des heures pour parcourir une dizaine de mètres, avant qu’il ne mette feu à l’ensemble. Les flammes jaillirent, hautes et fières, d’abord des paumes de leur chef, puis du bois, puis des corps de leurs ennemis. L’ordre fut alors donné de quitter les lieux, et on partit. Après plusieurs minutes à s’avancer dans les montagnes, la joie reprit les troupes comme si elle ne les avait jamais quittées.

Les deux missionnaires furent à l’honneur ce soir-là au camp érigé dans la montagne. Dehors la pluie tapait dur, dedans, les fûts de bière furent prestement installés sous la tente principale, on fêta la victoire toute la nuit comme la plus belle des réussites. Asselnot, Ednir et Oyel étaient attablés ensembles, et discutaient joyeusement. Effrik ne tarda pas à les rejoindre. Emilrya passa en coup de vent, elle lui adressa quelques mots, son humeur d’avant retrouvée, et se dirigea vers Asselnot. Avec le capharnaüm qui régnait sous la tente, et bien qu’il écoutât avec force indiscrétion, mine de rien, sa bière à la main, Effrik ne put saisir de leurs propos que la fin de la conversation.

« … merci Daniel.
-A tout à l’heure Emi’.
Daniel ?! Le jeune homme retint une exclamation car il aurait été très inconvenant de montrer qu’il avait (ou presque) suivi l’échange. Personne n’appelait leur chef Daniel sur le camp. Absolument personne. Une fois seulement il s’était permis de le faire, mais le nom du Mage semblait le plus naturel à employer. Et ce Emi’, dans la bouche d’Asselnot qui sonnait étrangement… Qui d’ailleurs avait commencé à appeler la jeune fille ainsi ? Leur chef bien sûr, il en aurait mis sa main à couper.
-Eh ben  gamin ? Ça fait plaisir de te revoir en si bonne forme !
Effrik s’étala sur la table sous l’effet de l’accolade alors qu’Emilrya quittait la tente.
-Alors évite de me mettre en morceau à mon retour…
-Oyel, voyons, resserre plutôt une bière à notre ami. Excusez-moi quelques instants…
Effrik songea bien être le seul à être éberlué de voir son chef quitter les festivités. On lui servit maintes bières pour fêter son retour, lui exprima des vœux qu’il finit par ne même plus discerner… Et ce jusqu’à ce qu’au bord de l’endormissement, il voit la princesse du désert et le chef rebelle revenir.
-Excusez-moi votre attention, il va falloir planter une nouvelle tente ! Une jeune femme égarée dans les montagnes vient d’arriver au camp. Je compte sur votre discrétion. Nous allons l’héberger le temps qu’elle retrouve son groupe. »
Quelques hommes sortirent pour aider alors qu’on faisait entrer l’intéressée, sa cape noyée de pluie.

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Dernière édition par Alidane Dextrae le Ven 29 Mai - 12:51, édité 6 fois (Raison : Relecture)
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MessageSujet: Re: Les travaux d'Asselnot   Ven 29 Mai - 12:43           
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V



Les entraînements avec Emilrya étaient de plus en plus intensifs. Il ne savait si c'était l'air de la montagne qui la mettait de mauvaise humeur, mais il supposait que ça n'irait pas en s'arrangeant. Certes, ce n'était pas l'air de la montagne, en tout cas il avait raison quant au fait que cela ne s'arrangerait pas. Il s'en était rendu compte quand un jour elle lui avait donné trois coups de pieds de suite au visage sans lui laisser la chance de répliquer. Ça ne s'était pas non plus amélioré le jour où elle avait failli le jeter dans le vide. Et aujourd'hui, l'entaille sanguinolente qui barrait son bras droit ne lui disait rien qui vaille.
Fuyant la diablesse qui souhaitait mettre un terme à sa brève existence, il s'était pressé vers les réserves pour y chercher de quoi soulager sa blessure. Il ne comprenait pas le nouveau brusque changement de caractère de son amie, et c'est pensif qu'il arriva à la tente de son choix. Il y trouva Isaerill, la fameuse femme qu'ils avaient pris avec eux depuis 5 jours à présent. Grande, les cheveux noirs comme la nuit, et soit... plutôt  belle, avec des formes, soit... plutôt généreuses. Elle était montée sur un escabeau. Cherchant quelque-chose dans les rayons d'un air concentré qui lui faisait tordre la bouche dans une expression, soit... délicieuse, qui faisait ressortir ses larges lèvres. Elle sifflotait un air qui lui était inconnu mais que, soit, il aurait bien aimé, en cet instant, connaître par cœur.

« Pardon!
Asselnot manqua le renverser en entrant dans la tente les bras chargés. Il n'y voyait même rien avec tout ces cartons devant son nez.
-Désolé, mon frère, tu vas bien ? Pas trop bousculé ?
Le Marionnettiste grommela un « hum hum » à peine perceptible. Le semi posa ses paquets, et porta son regard vers la femme devant lui. Au jugé d'Effrik, sa robe était, maintenant qu'il y pensait, beaucoup trop courte pour monter sur un escabeau...
-Isa' tu mettras ça en haut, à côté des livres.
-Oui, pas de problème!
-Euh... je pourrais avoir un bandage s'il-vous-plaît?
-Ma parole mon frère, où avais-je la tête, tu es blessé? »
L'intéressé retint un « ben oui », et laissa son mentor et sa protégée s'occuper de lui. Au jugé d'Effrik, sa robe était, maintenant qu'il y pensait, beaucoup trop décolletée pour se pencher ainsi.

« Mon frère, regardes un peu par ici si tu veux bien. Je vais jeter un coup d’œil à droite.
Effrik ajusta son écharpe autour de son cou, soufflant de sa bouche un air qui se transformait en une fine vapeur. Le contraste entre le nord et le sud de Kerdéreth l’étonnerait toujours. Le nord, au sommet des A-Pics était le siège de blizzards quasi continus et tout en haut, quand le ciel était dégagé, on pouvait même voir de la neige. Alors que dans son village, au sud, la sécheresse était telle qu’on ne trouvait plus d’eau que dans les oasis l’été venu.
-Je ne vois vraiment pas ce qu’elle peut chercher dans ce coin-ci des montagnes…
Asselnot rejoignit le jeune homme avant de pouvoir s’éloigner.
-S’il faut bien te rappeler d’une chose, mon frère, c’est que derrière les apparences, il y a toujours quelque-chose qu’une autre personne ne souhaite pas que tu vois.
-Mais qui aurait caché quelque-chose ici ? Ça semble tout bonnement absurde.
-Si tu veux mon avis, c’est une personne qui dissimule une chose qu’il ne souhaite absolument pas qu’on mette à jour, ou dont il ne veut pas que quelqu’un puisse s’emparer.
-Et pour respecter la logique de ce monsieur, ne vaudrait-il mieux pas rebrousser chemin et retourner à nos moutons ?
Son mentor lui offrit un de ces brillants sourires emplis de confiance et de mystère dont il avait le secret. Il se mit à fouiller dans son sac à dos alors qu’une silhouette arrivait à leur rencontre. Isaerill revenait après s’être avancée en éclaireur un peu plus tôt. Même dans son épais manteau, et glacée qu’elle devait être par le froid des montagnes, elle n’en était pas moins toujours d’une beauté ravageuse. Elle rejoignit le chef des rebelles et se planta devant lui avec une moue qui déplut tout de suite au Marionnettiste, un air enjôleur à faire tomber les gardes de n’importe quel homme.
-Je pense que j’ai trouvé un passage intéressant, Chef. Je vais m’y avancer un peu et voir ce que j’y trouve. Si pendant ce temps vous vouliez bien continuer à fouiller les alentours tous les deux…
-Ça tombe bien, c’est exactement ce que nous comptions faire, lança Asselnot qui s’éloignait déjà. Allez mon frère en avant !
-En route les rebelles pas de temps à perdre, sinon vous ne parviendrez jamais à quitter ce pays. »
Effrik se redressa, surprit, il allait poser une question quand il aperçut Asselnot, dans le dos d’Isaerill, qui lui intimait de se taire. Alors il se tut.

Le soir venu, Effrik s’assit sur un banc de la tente principale où l’on servait le dîner. Il soupira de fatigue en retirant son manteau, et tenta en vain de recoiffer ses cheveux dont il eut juré qu’ils étaient encore gelés par le froid, et qu’ils avaient gardé le pli de sa capuche. Oyel ne tarda pas à le rejoindre, et il put lire dans son regard la même fierté que le jour où il était rentré de mission avec Emilrya. Il prit quelques cuillers de soupe avant de commencer l’interrogatoire en bonne et due forme auquel il savait qu’il se livrerait.

« Alors petit, quelles nouvelles ? Dis-moi… tu n’aurais pas réussi à en apprendre un peu plus sur cette Isaerill par hasard ?
-Et bien…, alors qu’il disait cela, le jeune rebelle posa ses couverts car il se doutait que la conversation durerait un certain temps. Cette jeune femme faisait apparemment partie d’un groupe avant la tempête. Ce groupe semble chercher… un trésor dans les montagnes. Le soir de la tempête, Isaerill était partie seule de son côté. Elle s’est perdue. Et c’est comme ça qu’elle est tombée sur nous.
Le dragon resta un moment méditatif.
-Eeet… elle ne compte pas retrouver son groupe maintenant la tempête finie ?
-Elle a dit que le reste de son groupe ne l’aurait certainement pas attendue. Au moment où ils se sont séparés, elle était en désaccord avec ses coéquipiers sur la conduite à suivre. Les autres voulaient rentrer, car après plusieurs jours de recherche ils n’avaient encore rien trouvé. Mais pas Isaerill. Elle est sûre de pouvoir trouver ce trésor.
-Je vois. Du coup elle compte rester avec nous ?
-Si j’ai bien compris, c’est ça oui… Mais il y a autre chose…
-Ah bon, laquelle ?
-J’ai l’impression qu’Asselnot ne révèle pas tout à Isaerill concernant la rébellion. Il élude souvent certains passages en sa présence. Et je crois qu’il lui a dit que nous cherchions à quitter le pays.
-Etrange… »
Les deux hommes échangèrent un regard et Oyel s’en retourna à son repas. Effrik fit de même, quoique s’il ne savait pas encore quoi, quelque-chose le perturbait dans cette histoire.

Le problème résidait toutefois dans le fait que pour les autres, ceci semblait parfaitement normal. Quelques jours plus tard, il entendait de la bouche d’Oyel qu'elle était fort agréable, et qu'une personne fort agréable ne pouvait décemment être soupçonnée. Ednir disait qu'elle était d'une charmante compagnie, toujours le mot pour rire, et quel rire elle avait ! Asselnot... ne disait jamais rien, mais puisqu'il passait un certain nombre d'heures en sa compagnie tous les jours, on pouvait supposer qu'il était d'accord avec les autres. Et si Asselnot était d'accord... Quant à Emi'...

« Antipatique, fausse, aguicheuse, furent les mots qu'il lui tira alors qu'elle tentait vraisemblablement de mettre en charpie un mannequin de bois.[/color]
-Enfin, elle est sympathique tout de même. Même Asselnot le...
Le coup de taille qu'elle porta mit fin au jour du pauvre pantin. Et il se poursuivit jusqu'à sa hanche, qui le fit se plier en deux.
-Effrik ! Tu n'as rien ? Je n'ai pas mesuré ma force. »
« Bien au contraire », songea-t-il. Et il comprit alors le malaise qui s'était emparée d'Emilrya. Aussi impossible que cela puisse paraître, l'adolescente était jalouse. Verte de jalousie serait plus approprié. Effrik espérait simplement que ces problèmes se résoudraient avant qu’elle ne mette fin à ses jours. Il prit ainsi la décision de laisser la rebelle tranquille pour la journée, et regagna le centre du camp, où chacun vaquait à ses occupations.
Entre les tentes accrochées dans la montagne, la rébellion fourmillait, comme de coutume. On s’entraînait, on s’approvisionnait, on partait en éclaireur, on donnait des cours aux enfants, on faisait la lessive au bord des ruisseaux, on prenait en charge les nouveaux, on dressait les chevaux, on aiguisait les armes, on échangeait les nouvelles, on réparait les équipements… Le jeune rebelle commença par aller chercher de quoi panser sa nouvelle plaie, heureusement peu profonde, etflâna au milieu de ces gens, qu’il reconnaissait pour la plupart. Il finit par tomber sur Asselnot, qui s’occupait de former certains membres de la troupe à la magie. Effrik avait pu découvrir que plusieurs d’entre eux possédaient un don à l’état embryonnaire pour la magie. Le chef, lui, était un maître Mage, et il maniait le feu à la perfection semblait-il. Le Marionnettiste s’assit un moment en compagnie des étudiants, observant, jusqu’à ce qu’ils se dispersent. Son mentor, qui l’avait repéré depuis longtemps, vint à sa rencontre.

« Tu t’ennuies mon frère ?
-Non… J’observais simplement la façon dont tu parviens à maîtriser le feu.
-Pas le feu, mon frère, le corrigea Asselnot. La chaleur.
Effrik observa le regard ébène de son mentor. Il ressentait une nouvelle fois cette sensation, comme si quoiqu’il fasse pour en apprendre plus sur lui, il resterait toujours dans l’approximation. Il savait qu’il ne saurait jamais, au fond, qui était le chef de la rébellion, ni ce dont il était réellement capable. Il le détailla comme s’il le voyait pour la première fois, d’un regard neuf. Ses cheveux mi-courts mi-longs lui tombaient presque devant ses yeux qui étaient d’un noir insondable, son visage était taillé par des traits fermes, il portait toujours des chaines autour du cou, et des chemises décontractées. Le chef de la rébellion s’aperçut qu’il était détaillé par son élève.
-Il n’y a pas de mystère pour qui sait regarder, mon frère.
Il fit une pause avant d’ajouter :
-Je trouve que tu tournes en rond dans le camp en ce moment. Malheureusement, nous n’allons pas pouvoir partir tout de suite de ces montagnes. J’ai besoin de temps… Je voudrais te nommer officier Effrik, pour que tu puisses assurer une nouvelle mission pour moi. Je sais que je t’en demande beaucoup, mais je voudrais que tu te charges des recrutements. Tu veux bien faire ça pour moi ?
Effrik manqua en tomber à la renverse. Asselnot n’avait que deux officiers à proprement parler : Oyel et Ednir. Le fait qu’il le choisisse, lui, maintenant, était une grande preuve de confiance.
-Je ne te décevrai pas.
Le chef rit de bonne grâce et lui enserra l’épaule d’une main.
-Je sais Effrik, que tu ne me décevras pas. »

Dans les jours qui suivirent, les rebelles restèrent isolés dans les montagnes. Mais avec la reine qui aurait certainement repéré l’assassinat d’une partie de ses troupes, s’éterniser devint dangereux. Asselnot avait tenu à rester jusqu’au dernier moment dans les montagnes, comme s’il attendait que quelque-chose se produise, qu’un signe apparaisse. Ce brusque changement de comportement du chef commença à provoquer l’agitation des troupes.
« Tu sais, confia un soir Oyel à Effrik, sa choppe à la main, j'ai une confiance aveugle en Asselnot. Mais il y a quand même des fois où je m'inquiète. »
Le jeune homme était du même avis. Dans le même temps, il reprit plus fréquemment des entraînements avec son mentor (Emi’ y semblant moins disposée que de coutume). Un jour, il l’interrogea sur le plan dont il lui avait parlé pour marcher sur Riéza. Son chef resta très évasif. Il s’aperçut du trouble de son élève, et devint dans le même temps plus confident sur ses autres projets, et l’avenir prochain de la rébellion. Il désirait partir, mais ne le pouvait pour l’instant. Il se confia à lui par une après-midi où ils réceptionnaient un approvisionnement.
« Il s’agit d’Isaerill vois-tu mon frère. Je ne peux pas prendre le risque de la prendre avec nous pour la mission finale que j’entreprends. Aussi délicieuse qu’elle puisse être, j’ai un doute sur sa bonne foi. Elle nous a simplement rencontrés, elle ne fait pas partie de la rébellion, et je ne peux rien lui révéler d’important. Si je bouge un pion en sa présence, il y a le risque qu’elle nous lâche, et qu’elle trouve un autre groupe auquel elle pourrait faire connaître nos actions, et ainsi de suite. Et puis… il y a cet objet qu’elle cherche. J’avoue que cela m’intrigue. Tu as déjà vu quelqu’un rechercher quelque-chose avec autant d’avidité ? Elle ne nous dit pas de quoi il s’agit, mais ce doit être un objet de grand pouvoir. »
Asselnot devait avoir raison, toutefois la situation était précaire. Il finit par décider du mouvement des troupes, le jour où un cavalier inconnu s’aventura à portée de vue du camp, avant de faire demi-tour. Il fut abattu, mais la rébellion leva le camp le soir même. Les hommes traversèrent les montagnes dans l’ombre, loin des chemins usuels, pour regagner les steppes à l’est. Isaerill renonça ce jour-là à sa quête et les suivit, s’engageant de ce fait dans la rébellion. Elle en devenait donc membre à part entière, s’en appropriant les secrets. Effrik commença à avoir des soupçons.

Ce fut à cette période, que le vrai rôle d’Effrik en tant qu’officier commença. Asselnot l’envoya faire campagne. Il partait, seul le plus souvent, s’aventurait dans les villages environnants. Souvent, il avait affaire à des gens qui adhéraient dur comme fer aux idées de la reine, et alors il rentrait sans rien. Mais parfois, il tombait sur les gens opprimés par la reine, désireux de se battre, et parfois même sur une épée ou deux de plus, dont il savait qu’elles pouvaient devenir des perles dans leur camp. Cela arrivait rarement. Effrik apprit tout de même à reconnaître un allié de choix, d’une simple aide, ou d’un ennemi.
Lorsqu’il rentrait, il était tard. Les hommes avaient déjà fini de manger et conversaient avec leur lot de boissons. Isaerill était toujours au milieu, sujette à l’attention des regards, animant les conversations, plaisantant, toujours mise en valeur, quoi qu’elle fasse. Elle avait cette manie incroyable de taquiner les hommes du camp, qui ne pouvaient alors s’empêcher de répondre à ses sollicitations. Et plus le temps passait, plus le jeune homme pouvait voir l’influence qu’elle avait sur leurs guerriers s’accroître. Asselnot n’était pas exclu du lot, loin de là. Elle semblait tourner autour de lui comme une guêpe autour d’un pot de miel.
Un soir, qu’il rentrait et se servait à manger, l’intrigante Isaerill et leur chef s’assirent à ses côtés. La discussion s’engagea rapidement, sur la journée d’Effrik d’abord, puis sur les activités du camp, puis sur leur chef, jusqu’à devenir une conversation tout bonnement personnelle. La jeune femme voulait en savoir plus sur lui, sur sa vie. Et bien sûr, ses yeux l’intriguaient profondément. Asselnot lui parla alors de ses origines, ce qui aurait pu paraître parfaitement innocent si le Marionnettiste assis face à Isaerill n’avait pas alors décelé dans ses yeux l’éclat d’un intérêt qui dépassait largement celui de la simple courtoisie.

Un jour qu’ils avançaient en direction d’Evola, leur chef ordonna qu’on passe par les oasis. Des cultures prospères parsemaient le désert par flaques de verdure resplendissantes et incongrues. Elles étaient largement peuplées et Evola était une ville commerciale pleine d’activité. Cela signifiait donc qu’ils couraient un grand risque d’être découverts.

« Asselnot où allons-nous ? Il y a trop de monde par ici pour y amener les troupes.
-J’ai quelque-chose à faire dans la région avant de lancer le plan que je prépare.
-Ce sera sans risque ?
-Sans risque aucun, mon frère.
Le maître finit par expliquer à l’élève qu’ils étaient pistés par les soldats de la reine depuis les montagnes. Ils étaient plus rapides qu’eux. Cependant, ils étaient forcés, pour certaines raison qu’il lui tut, de passer par ici. Des troupes alliées de Jasdéràn les suivaient en parallèle à l’Est, et les habitants de cette région semblaient être de leur côté, en cas de problème.
C’est ainsi qu’ils avancèrent à découvert, au milieu des travailleurs de la région, qui les observaient attentivement, mais étrangement, ne prévenaient pas la garde. Emilrya était nerveuse de voir les troupes ainsi exposées. Elle allait et venait, disparaissant parfois, jusqu’à finalement rejoindre le groupe de tête formé par Effrik et Asselnot, bientôt rejoints par Isaerill.

-Daniel je n’aime pas ça. Je viens de voir des paysans partir après nous avoir aperçus, de plusieurs groupes différents, mais tous dans la même direction. Cette fois c’est sûr, ils vont prévenir les troupes de la reine les plus proches.
Asselnot souriait, sans arrêter sa monture, continuant de s’enfoncer dans cette luxuriante partie du désert comme en terrain familier, vers une destination semblait-il précise, mais néanmoins inconnue.
-Laisses-les faire Emi’. Ne t’en fais pas, je sais ce que je fais.
Ednir et Oyel discutaient à l’arrière avec un groupe de rebelles en formation. Ils furent accostés les premiers par les cultivateurs.
-Messieurs ? Ce convoi qui est le vôtre ? Est-ce celui de la rébellion ?
-Votre chef, qui est-il ?
Surpris par ces interrogations, Oyel s’apprêtait à prévenir Asselnot quand une femme courant à travers les cultures leur barra la route. Elle s’arrêta devant les cavaliers de tête, essouflée.
-Daniel ?!
L’intéressé fit stopper sa monture. Emilirya lui lança un regard inquiet. Effrik, lui, détailla la femme qui lui faisait face, et alors il comprit. Elle avait la peau d’un brun cendré, et des iris parfaitement sombres, qui dégageaient pourtant une grande chaleur. Elle observait leur chef dans une attente fébrile, immobile. Pourtant on eut juré qu’elle mourrait d’envie de le rejoindre. Asselnot mit pied à terre, un sourire discret aux lèvres, et se posta juste devant la femme qui les avaient rejoint. Il prit soin de la détailler un moment avant de poser ses mains sur ses épaules. Celle qui lui faisait face semblait au bord des larmes.
-C’est moi, mère.
La femme qui était venue à leur rencontre ne put plus contenir la joie qui l’avait soudain envahie. Tremblante, elle s’accrocha à son fils. Il la soutint ainsi assez longtemps pour qu’autour d’eux, un petit cercle de curieux s’amoncelle. Isaerill avait ses yeux rivés sur la scène, son regard soudain de marbre scrutant des détails dont Effrik se demandait quelle était la nature. Les paysans dévisageaient Asselnot avec une joie non dissimulée. Emilrya avait dans ses yeux à cet instant une expression de bonheur, comme si celui de leur chef à ce moment suffisait à la contaminer. Les rebelles se rapprochaient peu à peu, intrigués. Effrik, grâce à son don, parvenait à cerner le trouble de la démone devant eux et, sans qu’il sache si cela l’étonnait ou non, celui de son chef.
-Cela faisait si longtemps. Si on ne m’avait vanté maintes fois les exploits du chef de la rébellion, j’aurais pu croire que tu étais mort. Amène donc tes hommes à l’abri, que nous parlions. Tu dois avoir tant à me dire… »

Ce soir-là, Emilrya et Effrik furent invités en compagnie d’Asselnot dans le village qui avait vu naître celui-ci. Quand ils le rejoignirent, il était habillé comme les autres paysans qu’ils n’avaient cessé de croiser depuis leur arrivée. On avait raconté dans tout le camp que le chef était parti aider pour les récoltes. Il apparaissait à présent aux deux rebelles que les rumeurs étaient justes. Il souriait d’un grand sourire confiant, et les enjoignit d’un signe de tête à le suivre.
« Pourquoi être revenu chez toi après tant d’années ?, entama Emilrya en guise de préambule. Les hommes se demandent ce que tu fabriques, tu sais.
-Je devais revenir, leur expliqua leur chef, parce-que j’avais besoin de revoir le village où j’ai grandi. Avec tout ce qu’il se passe en ce moment au royaume, notre but qui se rapproche et qui s’éloigne à la fois chaque jour un peu plus, je ne savais, au fond, si j’aurais un jour la chance de repasser par ici. Je devais informer ma famille de ce que je prépare.
Soudain Effrik se remémora sa conversation avec Asselnot, quelques semaines plus tôt. Il lui avait confié vouloir s’attaquer à Riéza. Il ne pouvait y avoir de coïncidence. Il fallait donc en déduire que son mentor mettrait prochainement ses plans à exécution. Emilrya semblait en être arrivé à la même conclusion.
-Tu ne penses pas que c’est dangereux, pour toi et les tiens, de revenir maintenant, avec la reine à nos trousses ?
-Il fallait courir le risque. Ce n’est pas pour rien que je t’ai fait surveiller les alentours depuis notre arrivée.
Le Marionnettiste observa les deux autres. Quand Asselnot avait-il donné cet ordre ? Cela expliquait-il tous ces moments où la Guerrière s’était volatilisée sans laisser de trace ?
-Et que fait-on pour Isaerill ? Elle ne peut pas continuer à nous suivre ainsi. Je n’ai pas confiance en elle, tu le sais très bien.
-C’est vrai Asselnot. Je l’ai observée… il y a quelque-chose qui me dérange dans son attitude.
Emilrya sembla ravie de voir enfin quelqu’un de son côté. Si ravie était un mot approprié pour qualifier son léger adoucissement.
-Elle s’est engagée, comme chacun d’entre nous. »
Comme si cela mettait brusquement un terme à la discussion, il ouvrit une porte à leur droite dans la rue qu’ils longeaient depuis quelques secondes, et les invita à entrer. C’était une salle commune, où les paysans des oasis se mêlaient dans une cacophonie indescriptible. Les couleurs des habits du désert côtoyaient le brun de la tenue de travail que tous semblaient adopter. On les mena à une table où ils trouvèrent, au milieu d’un groupe de personnes, les parents de leur chef. Effrik n’avait jamais vu son père, mais le reconnut tout de suite. Ils avaient le même visage, comme des copies, mis à part les yeux d’un noir d’encre de leur chef et la couleur de leur peau. Asselnot prit place. Sa mère se leva pour les accueillir.
«  Effrik, c’est ça ? Alors c’est toi l’apprenti de mon fils ? Assieds-toi donc ici. Emilrya ? On m’a beaucoup parlé de toi. Il reste une chaise près de moi. Viens donc.
On parla, on mangea, et on but beaucoup ce soir-là. Asselnot enchaînait les histoires de la rébellion. Ceux qui les entouraient, dont Effrik apprit qu’ils étaient ses amis d’enfance, ne cessaient de demander toujours plus de détails. Certains proposèrent de s’engager. Le chef de la rébellion préféra attendre le lendemain pour donner une réponse. D’autres, une fois que les récits d’Asselnot furent achevés, préférèrent entamer de nouvelles histoires.
-Tu n’as pas changé ! Depuis ton enfance, tu es resté le même.
Effrik, intrigué, se tourna vers l’homme qui avait parlé.
-Que voulez-vous dire par là ?
-Ne me dis pas qu’il ne vous a pas raconté ! Ce serait la meilleure !
-Raconté quoi ?
-Eh bien comment votre chef est devenu ce qu’il est ! Comment il est devenu celui qui allait défier Alidane Dextrae ! Vous le savez, non ?
-C’est sans intérêt aucun, je vous assure.
-Il ne nous a jamais rien raconté de tel…
L’homme échangea un coup d’œil avec Asselnot, qui se tourna dans leur direction, intéressé.
-Je vois qu’il ne vous a rien dit… Il faut réparer ça… »
Le silence enveloppa l’assemblée. Asselnot lança un clin d’œil complice à Effrik et finit son verre d’un trait.
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Dernière édition par Alidane Dextrae le Dim 31 Mai - 21:16, édité 3 fois (Raison : Relecture)
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MessageSujet: Re: Les travaux d'Asselnot   Dim 31 Mai - 22:05           
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VI

« Je vais m’en occuper. Si tu permets, fils…, demanda le père du chef.
Asselnot approuva d’un hochement de la tête.

-Il faut remonter pour cela bien avant la rébellion. A la naissance de Daniel, lorsque tout le village s’est aperçu de la couleur de ses yeux, nous avons compris ce qu’il était. Mais les anges noirs sont très mal-vus par chez nous. Nous savions qu’il aurait très certainement à traverser des moments difficiles, et certains d’entre nous lui tournaient déjà le dos.
A peine était-il né cependant, qu’une prophétesse se rendit dans notre demeure. Elle demandait à voir l’enfant. Lorsqu’elle l’eut sous les yeux, elle laissa ces paroles : « il y a toujours de l’espoir », ainsi qu’un médaillon qu’elle déposa près de lui.

Effrik était perdu. Fronçant les sourcils il tenta de comprendre le sens de cette histoire, scrutant les yeux des personnes alentours.
-Mais qu’est-ce que cette prophétesse faisait ici ? Et quel est donc ce médaillon ?
-J’ai toujours ce bijou avec moi.
Il tira l’objet du col de sa chemise, retenu par un fil enroulé à son cou. Emilrya se leva pour l’observer de plus près.
-Sais-tu à quoi il sert ? Les prophétesses donnent toujours des objets d’ordre magique. Des sortes d’amulettes de protection, de pouvoir… de malédiction…
-Nous avons cherché à connaître ses effets… mais c’est difficile.
-Et ce n’est pas tant le collier qui nous a préoccupé par la suite, que l’enfance de Daniel. Ça a été pour nous… une période difficile.
L’intéressé ne sembla pas perturbé le moins du monde. Emilrya, elle, buvait littéralement les paroles qui s’échappaient des lèvres du père de Daniel
- A cause de sa race hybride, d’ange noir, les gens ne confiaient pas en lui, le prenaient pour une sorte de malédiction qui s’était abattue sur nous… Il a dû faire ses preuves parmi les nôtres, et avouons d’ores et déjà que nous ne lui avons pas laissé là une tâche facile. A cette époque, une épidémie mortelle commençait déjà à s’étendre sur Kerdéreth, comme un prémice à la terrible tragédie qui attendait le pays tout entier : la naissance d’Alidane Dextrae. Les nouveaux nés, les plus fragiles, étaient peu à  survivre plus d’un mois après la naissance, ceux qui passaient ce cap étaient considérés comme viables. Beaucoup de familles du village ont ainsi perdu de nombreux enfants. Beaucoup, mais pas nous. Lorsque ma femme, la mère de Daniel, tomba enceinte, on la prépara comme n’importe quelle autre femme dans cette situation, à l’éventualité de la mort, pour elle ou son enfant. Mais dès sa première grossesse, alors même que le village la délaissait lorsqu’il apprit la nature de son enfant, nous avons eu droit à un enfant fort, en bonne santé, qui survécut sans heurts.
Cela finit d’éveiller la colère du village, personne ne voulait entendre parler de l’enfant. Je me rappelle bien de cette époque. Dès son plus jeune âge, il fut confronté à la rancune de tout un chacun. Toujours est-il qu’il apprit très tôt à se battre. On s’aperçut vite qu’il avait réussi à voler une épée sur la base des troupes royales à Evola, seul endroit où il aurait pu s’en procurer. Il s’entraînait dans les oasis, quand les autres dormaient. Il a toujours eu cette fâcheuse manie de  veiller tard la nuit, alors il en profitait, tant que nous n’étions pas là pour stopper ses progrès. Il découvrit également la magie, grâce à un maître Mage d’Evola – tout ceci dans la plus parfaite clandestinité. Nous n’avons découvert le pot-aux-roses que bien plus tard.
Lorsqu’il eut 9 ans, tout le monde se souvient de ce jour-là, des cavaliers battirent le pays tout entier pour annoncer la nouvelle de la naissance d’Alidane Dextrae de Kerdéreth. Nous nous fichions tous éperdument de la princesse. Nous savions simplement qu’elle serait protégée avec attention, et que certainement les médecins et les Guérisseurs feraient en sorte qu’elle ne succombe pas à l’épidémie qui ravageait le peuple. Le soir-même, la prêtresse revint. Elle nous annonça qu’à partir de ce jour, nous avions 18 ans précisément pour faire de notre fils celui qui lutterait contre la plus grande cruauté que le Continent ait à redouter. Si l’enfant n’accomplissait pas son devoir, elle s’étendrait tel un fléau sur la totalité du Continent.
Vous imaginez je suppose le désarroi dans lequel nous avons pu nous trouver à l’époque. Nous ne savions pas de quoi retournait cette nouvelle prophétie, notre enfant était mal vu, et il grandissait avec tous les problèmes imaginables. Il a subi certainement toutes les moqueries, et tous les coups que les autres enfants de son âge étaient en mesure de lui donner. Cela l’a rendu plus fort toutefois. Et il était déjà très sage pour un enfant. Alors il a rapidement compris qu’il devait faire ses preuves. A 14 ans, il a ainsi rejoint une troupe de convoyeurs qui faisaient le tour du Continent Supérieur pour marchander divers bien. Ils l’ont d’abord engagé pour gérer les stocks, et finalement il est devenu éclaireur. C’était un atout pour eux. Personne ne s’attendait à trouver un gamin comme éclaireur d’un riche convoi de marchands.
Il est rentré un an plus tard. La princesse, elle, avait un peu plus de 6 ans. Nous l’avons reçu avec fierté, pas les autres habitants. Il avait pris beaucoup d’avance sur nous à cette époque. Il n’avait pas parcouru le Continent pour rien. Non, loin de là. Il avait, en parallèle de son emploi dans le convoi, traqué la prêtresse qui s’était occupée de sa prophétie. Et il avait fini par la retrouver ! Ce qu’elle lui a dit, il ne nous l’a jamais confié, mais en tout cas, il en a appris suffisamment pour devenir celui qu’il devait être, le commandant d’une rébellion.
Durant les années qui suivirent, notre fils travailla avec nous, dans les champs. Il finit par être respecté pour ça, pour son travail de qualité, sa robustesse. Il travaillait bien plus que n’importe qui. Mais ce n’est pas ça qui fit changer les mentalités….
Un jour que nous travaillions dans les oasis, le seigneur d’Evola est venu réclamer les impôts qui lui étaient dus. Les récoltes avaient été affreuses cette année, nous n’avions que très peu à donner. Les soldats ont commencé à nous menacer. Mais Daniel s’est levé au milieu des paysans, a fendu la foule, jusqu’à se retrouver face au seigneur, et a tiré son épée, le défiant en duel. Le seigneur lui a ri au nez, il n’était qu’un jeune homme de 18 ans. Toutefois, il n’a pas relevé le défi, et est reparti avec ses hommes, promettant de revenir chercher son dû. Daniel nous a pour ainsi dire sauvés ce jour-là. Depuis les gens se sont montrés plus cléments envers lui.
Après cela, il nous a fait part de son besoin de s’éloigner, et continuer à découvrir le Continent. Il a vécu quelques années à Jasdéràn, d’où il nous envoyait souvent toutes sortes de choses par messagers, des gens qui lorsqu’ils se présentaient à nous, nous juraient allégeance à nous et à notre fils, et nous félicitaient pour ses travaux. Nous recevions des présents, des objets de valeurs que nous revendions sur ses conseils… très peu d’explications. Nous ignorions tout de ce que ces « travaux » pouvaient être. Et puis le temps passa sans que l’on s’en soucie. Daniel était loin, mais déjà avions à élever son frère, et ses deux sœurs. Ce n’étaient pas des anges noirs, mais ils nous donnaient du fil à retordre quand même. Vous n’aurez pas le plaisir de les rencontrer aujourd’hui, malheureusement.
Nous n’avons appris qu’au retour de notre fils qu’il s’était mis en quête de reliques diverses et variées. Après une rencontre déterminante avec un Sage de l’académie d’Histoire de Kaélèn il avait appris la légende du Reflet qui autrefois terrorisait le Continent.

Comme les convives s’entre-regardaient, Asselnot se mit en tête de leur donner un simili du cours sur l’Histoire des Terres Suspendues, ce qui lui prit de longues minutes. Le niveau des bougies qui éclairaient la pièce et des breuvages qui emplissaient les verres descendit dangereusement.
-Si je comprends bien, résuma Effrik, Daniel s’est mis en quête des morceaux de miroir éparpillés suite à la mort du Reflet. Et ces morceaux recèlent d’importants pouvoirs, c’est bien ça ?
-Oui ces fragments sont de grandes sources de Magie. Ceux qui les trouveront… trouveront un pouvoir capable de faire d’eux des sur-hommes.
-Je ne savais pas que le Pouvoir t’intéressait Daniel, releva Emi’.
L’intéressé laissa à son père le soin de répondre.

-Il ne visait pas le Pouvoir. Du moins pas directement. Mais il savait de source sûre qu’Alidane Dextrae était en quête des reliques. Alors il s’est mis en tête de les trouver… avant elle.
Les yeux d’Effrik brillaient d’admiration lorsqu’il demanda :
-Combien en as-tu trouvé ?
-Je n’ai mis la main sur aucun morceau de miroir. En revanche… j’ai collecté assez d’informations pour les chercher. Je conserve précieusement toutes mes notes à ce sujet. Du reste, ce ne sont pas les seules reliques dont je me suis mis en quête, et j’ai trouvé quelques artefacts de Magie, cachés dans des endroits que vous n’iriez même pas imaginer, dont je suis assez fier.
-Très bien… je suis de plus en plus impressionnée… et en même temps vexée que tu nous ai caché tant de choses… que s’est-il passé ensuite, lorsque tu es rentré ?
-Ne pressons pas les choses, sourit le père de Daniel en poursuivant. La suite vous réserve encore bien des surprises. Alors que notre fils était à l’étranger, le seigneur d’Evola devenait de plus en plus impérieux. Comme notre fils n’était plus là, personne n’osait s’opposer à lui, même pas nous. Pendant les années qui suivirent il nous dépouilla, tous, les uns après les autres, de toutes nos richesses, toutes nos récoltes. Nous étions même allés jusqu’à Riéza porter nos doléances, pour que cette mascarade cesse. Mais la famille Dextrae ne nous prêta pas attention. Le seigneur d’Evola était trop proche de la famille pour qu’on ose le discréditer. Cela continua durant les 5 années où notre fils fut absent.
Lorsqu’il rentra, c’était le printemps, nous étions en pleine récolte, une bonne année nous attendait. Aussi fut-il surpris, les retrouvailles passées, qu’il nous reste si peu de réserves. Lorsqu’il comprit, il entra dans une colère noire. Savez-vous ce qu’il se passa, cette année-là, à Evola ?

Effrik calcula. Asselnot devait avoir 23 ans à l’époque. Il ignorait quel âge il pouvait bien avoir actuellement, mais calcula par rapport à l’âge de la reine. Elle était née lorsqu’il avait neuf ans et avait aujourd’hui 23 ans. Cela faisait donc 9 ans… Il se rappela alors d’une histoire dont il avait entendu parler.
-Le château d’Evola a pris feu cette année-là…
Un lourd silence suivit.
-Pendant les 4 années qui suivirent, nous avons retrouvé le calme. Cependant Daniel nous avait prévenus. Un sombre événement nous attendait. Le règne d’Alidane Dextrae arrivait…
Il ne s’était pas trompé. Dans les jours qui suivirent le décès de ses parents, elle fit assassiner tous ses plus proches rivaux, et se constitua une armée de fanatiques. Elle pourchassa ses détracteurs, qui avaient déjà eu vent de sa cruauté. Elle éleva au pouvoir les pires assassins que le pays ait porté pour asseoir son régime. Tout le monde devait être au courant. Alidane Dextrae régnerait dans le sang.
Le jour de son couronnement, tous ses sujets étaient conviés à célébrer cela avec elle, à Rièza. Depuis, elle fête son règne chaque année. Notre village s’était donc déplacé pour l’occasion, ainsi que de nombreux autres, à la capitale. Les rues étaient bondées, les gens s’entassaient jusque sur les toits. Des draps rouges étaient tendus de toute part, et des flambeaux étaient accrochés à chaque coin de rue, bien qu’on fût en plein jour. Les gens hurlaient leur dévotion à la reine sanguinaire. Les nobles vêtus de rouge au premier rang entretenaient la ferveur de la foule. Nous étions placés en haut d’une estrade contre le palais, qui était réputée pour servir de lieu d’exécution privilégié des opposants au régime. Entre les pierres, des tâches de sang étaient parfois visibles. La ferveur que dégageait la foule était si grande, qu’à nos côtés la froideur dont fait preuve Daniel contrastait terriblement. A l’époque il n’était pas encore question de rébellion à proprement parlé, seules quelques chansons contre la reine étaient parfois entendues dans les pauvres villages opprimés.

Effrik et Emilrya étaient si abasourdis par ce qu’ils entendaient qu’ils ne savaient que dire, fixant intensément les orateurs à tour de rôle, dans l’attente d’un dénouement. Le père du principal protagoniste semblait incapable d’aller au bout de son récit. Lui et sa femme s’entre-regardaient, l’émotion les submergeait. Les amis d’enfance d’Asselnot commencèrent à prendre à la parole, et à se quereller pour savoir qui annoncerait la suite. Ce fut un homme grand et fort, avec une carrure pareille à celle d’Oyel, qui poursuivit. Pris par son récit, il se mit debout et leva les mains en l’air, comme pour aider ses souvenirs à ressurgir au travers de ses paroles.
-Vous ne pouvez vous imaginer l’émoi dans lequel se trouvait déjà la foule. Et soudain, la reine parut. Elle était placée au centre d’une longue procession armée, portée sur un char par ses soldats. Elle était terrible, dominant la foule, toute drapée de rouge et d’or, terrifiante, et pourtant d’une beauté sans commune mesure. Tous s’inclinaient sur son passage, en rajoutant toujours plus à l’aspect si imposant de la procession. Elle parvint jusqu’à nous, et nous posâmes un genou à terre. Nous tous, sauf Daniel. Il resta debout, droit, devant l’immense cortège. Et alors, Alidane Dextrae l’aperçut.
Tout le monde s’était tu, les parents de l’intéressé échangeaient quelques mots à voix basse. Ils avaient le visage anxieux, et Effrik devina qu’ils revivaient le récit au fur et à mesure.
-La reine hurla pour faire arrêter ses troupes. Tous les regards étaient à présent rivés sur Daniel. Il ne bougeait, ni ne tremblait, alors que le regard assassin de la souveraine lui parvenait à travers la masse grouillante de ses sujets. Elle descendit du cortège et ordonna à tout le monde de s’écarter. Elle fendit la foule, qui lui ménageait à présent un couloir de deux mètres de largeur pour parvenir jusqu’à Daniel. J’avoue que même moi j’ai fait quelques pas en arrière. Tout le monde, d’ailleurs. Il se trouvait au centre d’un cercle vide, comme au centre d’une cible. Alidane Dextrae monta l’estrade qui la séparait de lui. Elle se trouva face à lui, son regard souligné de noir, ténébreuse et envoûtante, reine du désespoir, à peine couronnée, et pourtant d’une telle prestance, celle que lui conférait son Pouvoir. Je n’ai pas honte de le dire, elle est ainsi, même si je suis du côté de la rébellion, je ne peux le nier. Elle s’approcha jusqu’à ce que quelques centimètres seulement les séparent. Daniel ne faisait pas un geste. Elle lui demanda son nom. Il lui répondit. Elle le fixa encore quelques secondes avant de lui cracher : « Daniel Asselnot, tu vas mourir de ma main ». Et pendant que les secondes passaient tous deux se défiaient du regard. Mais rien, absolument rien ne se produisit. La reine était de plus en plus terrifiante mais elle ne faisait rien… Elle finit même par se détourner, et elle commença à redescendre l’estrade.
-Par le Reflet, Daniel ! La reine t’a gracié ?
-Attendez, elle n’a rien fait du tout ?
-Non, elle est repartie.
-Daniel, avoues-le, après toutes ces années, elle a bien essayé d’user de son pouvoir ?
-Bien sûr qu’elle a dû essayer ! Mais ça n’a pas marché…
-Et si c’était grâce au collier ? C’est une prophétesse qui te l’a offert, Daniel ! Ça ne peut qu’être ça !
-Je l’ai déjà envisagé en effet. Et c’est la seule hypothèse qui m’apparait envisageable aujourd’hui.
Comme l’assemblée se taisait, Effrik reprit :
-Et que s’est-il passé ensuite ?
On échangea des regards muets dans la salle.
-Tu as déjà entendu la chanson : « Elle court, elle court Dextrae… » ?
-Eh bien… oui.
- Daniel s’est mis à la chanter à pleins poumons. Les paroles ont résonné dans la rue immobile. Jusqu’au moment où la reine, d’abord immobilisée, s’est retournée. Elle a fait quelques pas, et a giflé Daniel, d’une force telle qu’il en est tombé. Elle lui a jeté un : « A genou, comme les autres. », et s’est finalement détournée, de nouveau, pour regagner le cortège. Quelques jours plus tard, nous avions bien remarqué que Daniel préparait son départ. Il ne cessait de parler de rébellion. Dans le même temps, plus personne ne l’a plus jamais incommodé parmi les nôtres. Il était devenu notre symbole de révolte.
Dans la semaine qui suivit mon fils disparut sans plus jamais donner de nouvelles.
»

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MessageSujet: Re: Les travaux d'Asselnot   Lun 1 Juin - 21:41           
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Plus que quelques chapitres avant le dénouement ^^

***
VII

Après les repas, Asselnot s’excusa, et tous trois prirent congé. Ils quittèrent la tente commune pour regagner leur campement provisoire. Au loin, près d’Evola, dans les endroits que les oasis laissaient libre, on pouvait distinguer les lumières d’un camp de soldats de la reine. Il aurait suffi à ces hommes d’une heure de marche pour les atteindre. Mais leur chef semblait serein. Effrik comprit qu’il ne comptait pas s’éterniser. En effet, il leur confia sa volonté de partir dès le lendemain pour Riéza, et de l’annoncer aux troupes sans plus tarder. Il réunit donc ses hommes au centre du camp une heure plus tard.
« Il est temps pour nous de reprendre la route, et j’ai un but bien précis en tête. Il est temps pour nous mes frères. Les rassemblements des forces de la reine dont nous avons eu la preuve nous ont montré que nous ne pouvions plus attendre. Nous allons marcher sur Riéza, et pas plus tard que cette semaine. J’ai avec moi tous les plans qu’il nous faut, que j’ai réussi à rassembler grâce à vous tout au long de nos voyages. J’ai mis au point une stratégie d’entrée, une voie de repli, une diversion, une percée et notre ticket de sortie. Nous allons marcher sur Rièza, mais sans la prendre. Nous allons simplement faire tomber la tête de la reine.
Le silence se fit plus pesant, un sourire froid tâcha le visage d’adolescente d’Emilrya qui se tenait en retrait à quelques mètres d’Effrik. Celui-ci resta abasourdi.
-Asselnot… intervint la seule femme du conseil, n’est-ce pas un peu précipité ? Comment peux-tu savoir que nous sommes prêts pour cela ?
-Nous le sommes, car ils ne s’y attendront pas. L’attaque que nous avons menée a dû remonter aux oreilles de la reine. Elle doit se le tenir pour dit, et faire quitter de plus en plus de forces de Riéza afin de soutenir ses troupes extérieures en cas d’autres attaques isolées. Mais ce n’est pas le moment pour elle de songer à une attaque sur la capitale. Cela va à l’encontre de toute logique militaire. D’après elle, il faudrait d’abord que nous gagnions du terrain, que nous poursuivions sur notre lancée à présent que nous nous sommes officiellement déclarés.
-Si ça va à l’encontre de toute logique, je ne vois pas pourquoi nous le ferions !
-Ca va à l’encontre de toute sa logique, intervint inhabituellement Emilrya. Sur ces mots elle s’avança, et parcourut les quelques mètres qui la séparaient d’Asselnot. Pas de la nôtre. Nous réfléchissons simplement avec un coup d’avance. Car la suite logique d’une invasion de Kerdéreth, c’est l’invasion de Riéza. Or, avec de la chance, elle n’aura pas compris que ce n’est pas le pays qui nous intéresse, mais sa peau.
Avec le profond silence qui régnait, on entendit très distinctement la chope que tenait Isaerill se fracasser au sol. Les têtes se tournèrent vers le coin de la place improvisée où se tenait la jeune femme, en bordure de la tente commune.
-Daniel ! Tu ne peux pas faire ça ! Marcher sur Riéza ? Et puis quoi encore ? Tes troupes se feront réduire à néant. C’est ça que tu cherches ?
-Si nous ne tuons pas la reine à quoi la rébellion sert-elle ?
-Tu m’avais dit vouloir quitter le pays !
-Il est vrai. Une fois la reine morte de préférence.
-Je n’ai jamais rien entendu d’aussi stupide ! Je ne compte pas te laisser faire ça ! Je ne me suis pas engagée pour ça ! »
Personne n’osait dire quoi que ce soit, tant Isaerill semblait effrayante et ténébreuse tout à coup. Elle partit sans ajouter un mot en direction de sa tente. Emilrya semblait au bord de l’euphorie.

Le lendemain on démonta le camp avant l’aube. Les hommes de quart avaient repéré de l’agitation dans les troupes d’Evola. Si proches d’Asselnot que soient les habitants de ce village, il devait y en avoir qui avaient eu tôt fait de signaler leur position. Effrik se trouva à ranger les provisions dans l’une des caravanes du convoi en compagnie d’Isaerill, quand soudain l’un des hommes qui leur avaient parlé la veille parut.

« Alors c’est vrai, vous partez déjà ?
-Oui, tout porte à croire que nous avons été repérés.
-Je vois. En tout cas bonne continuation. Je suis certain que vous triompherez. Je me serais bien engagé mais j’ai une femme et des enfants à nourrir. Je ne peux partir.
-Ne vous en faîtes pas, vous avez déjà fait beaucoup. Et puis il nous faut bien des contacts en campagne.
-Oh oui, vous avez bien raison. Et puis vous avez le meilleur chef qu’on puisse rêver, armé comme peu d’autres peuvent s’en vanter contre la reine. Le médaillon, le fil…
Isaerill, qui continuait jusque-là sa besogne sans mot dire leva tout à coup la tête, abandonnant sa tache sans plus réfléchir.
-Le médaillon ? Le fil ? Quel fil ?
L’homme prit un air décontenancé.
-Comment ça quel fil ? C’est bien la meilleure ! Il ne vous a donc vraiment rien dit de ça non plus ?
-Asselnot est secret. C’est normal, quand on a un rôle si important que le sien.
Effrik ne souhaitait pas que la conversation se poursuive, pas avec l’intérêt que la mystérieuse femme portait à ce nouveau sujet.
-Merci beaucoup d’être passé. J’espère que nous nous reverrons bientôt », coupa court l’officier en serrant la main du visiteur.
Celui-ci lui répondit la même chose. L’officier se retourna vers Isaerill, elle rangeait de nouveau les provisions.

Ce soir-là ils ne montèrent pas le camp, contrairement à leur habitude. Asselnot insistait pour repartir le plus tôt possible le lendemain. Il fallait que tout reste en place dans les caravanes, qu’on sorte le moins d’affaires possible. Lui et son apprenti s’entraînèrent très tard. Le soleil déclinant parait le ciel d’un ocre qui répondait à celui du désert infini devant eux. Au nord on distinguait les montagnes, noires de suie et par moment enneigées. A l’ouest les dunes rétrécissaient jusqu’à former une simple plaine. Les entraînements avec son maître relevaient plus du jeu et de la discussion que les entraînements intransigeants d’Emilrya. Ceci étonnait toujours le jeune homme. Son chef trichait souvent au cours d’un combat à l’épée en rendant son arme brulante pour la lui faire lâcher. Effrik mit au point plusieurs stratégies pour ne plus se faire avoir. Il porta d’épais gants en entraînement, puis tenta de lancer l’épée sur son maître. Une autre fois, il réussit par miracle à prendre contrôle du chef. Il lui fit planter son arme dans le sol et s’avouer vaincu. Ce à quoi l’intéressé, reprenant tout à coup contrôle de son corps, répondit par un rire tonitruant.
Alors qu’ils parlaient du dressage des griffons au combat, Emilrya parut soudain, parée comme à son habitude de ses voiles. Les teintes rougeâtres aux arabesques qu’elle revêtait se fondaient dans le sable, comme si on regardait à travers elle comme à travers d’une vitre. Elle se joignit à eux. Cela faisait longtemps qu’ils ne s’étaient pas battus tous les trois. Effrik eut d’abord du mal à se réadapter aux techniques de la guerrière, puis de fil en aiguille, le combat s’intensifia, chacun des trois participants se fatiguant de plus en plus alors que l’astre solaire disparaissait pour de bon. Le rebelle songea que quelques années plus tôt, il n’aurait jamais passé les premières secondes de ce combat. Quelques mois plus tôt, il serait tombé en quelques minutes face à Emilrya. Aujourd’hui, tous trois combattaient à armes égales.
Jusqu’au moment où Asselnot et Effrik s’allièrent contre l’adolescente. Ils la piégèrent difficilement, mais finirent par lui prendre son arme. Alors qu’ils échangeaient un regard entendu, le jeune homme fier comme jamais de son combat, ils ne virent pas Emilrya se relever, elle faucha Asselnot au genou et se jeta sur Effrik pour l’immobiliser à terre. Tous deux hébétés restèrent ainsi alors que l’adolescente se moquait de leur manque d’attention, et retournait chercher son arme qui était restée un peu plus loin.
La nuit tombée, ils regagnèrent le camp improvisé. Emilrya questionna Asselnot sur leur plan pour s’introduire à Riéza. Il proposa alors d’aller chercher une torche, de prendre ses affaires et de s’installer à l’écart pour en discuter. Alors qu’ils arrivaient au niveau des caravanes, un de leurs gardes vint à leur rencontre, le visage fermé. L’adolescente tira son sabre par avance. Il les prévint qu’il y avait quelqu’un près des caravanes qui fouillait dans le chargement, alors que les hommes dormaient à la belle étoile un peu plus loin. Il venait de s’en apercevoir et comptait vérifier l’indentité de l’homme avant de les voir arriver. Asselnot le remercia et se dirigea, suivit des deux autres, vers la caravane en question. Une torche posée à terre éclairait la scène. Il s’agissait de la caravane qui contenait les affaires personnelles des rebelles. Pas grand-chose de valeur, ni même d’intéressant. Néanmoins, des sacs éventrés étaient éparpillés un peu partout au sol, entourés d’affaires diverses. Effrik sentit le parfum de l’intruse avant de la voir. Il l’aurait reconnu entre mille. C’était un parfum fruité que l’on n’oubliait pas, le genre qui vous monte à la tête à peine inspiré. Asselnot fut le premier à découvrir Isaerill, même si, Effrik s’en doutait, il avait lui aussi reconnu son odeur.
Emilrya serra son arme plus fort en l’apercevant à son tour. Elle était perchée sur un tas de sacs dans la caravane, et en tenait un à la main dans lequel elle cherchait quelque-chose avec avidité. L’officier eut à peine le temps de se demander de quel sac il pouvait s’agir pour qu’elle l’ait ainsi cherché, avant de voir l’une des vestes de son chef en dépasser. Il se tourna vers lui mais il la fixait, impénétrable. Elle ne les avait toujours pas vus. Toutefois, cela ne tarda pas. La guerrière, n’y tenant plus, cria :

« Isaerill !
Elle se retourna vivement, lâchant aussitôt le sac. Elle prit le temps de les dévisager, sembla considérer la possibilité de fuir. Cela confirma à Effrik que quelque-chose qui leur échappait avait mené cette femme jusqu’à eux.
-Que fais-tu avec les affaires de Daniel, sal serpent ?
Emilrya apparaissait plus agressive que jamais. Isaerill avait perdu toute sa beauté enjôleuse. Asselnot avait le regard vide. Effrik se tenait en arrière, une main sur la garde de son épée.
-Je cherchais mes affaires.
Je crois pouvoir dire que nous t’avons prise la main dans le sac Isa’. Pas la peine d’inventer des excuses. A moins que tu ne souhaites t’enfoncer un peu plus. Que cherches-tu ?
La mystérieuse femme sortit alors de ses gonds, se mettant dans un état que personne ne lui connaissait, son apparence paraissant soudain trouble et obscure, fondue dans la pénombre de la caravane.
-Ce que je cherche ? Tu transportes donc avec toi tant d’objets de valeurs que ça, Daniel ?
Le retournement de situation qui était en train de se produire perturbait Effrik qui ne savait pas quelle conduite adopter. Isaerill ne leur avait jamais parue ouvertement malintentionnée, elle démontrait à présent qu’ils s’étaient tous trompés, et elle se mettait à parler d’une chose dont le Marionnettiste ne se rappelait pas avoir connaissance.
-J’avoue apprécier la valeur de certains artefacts lorsque je les vois. Et puisque je voyage beaucoup… en effet j’en possède quelques-uns.
-Il y a un certain nombre d’années, alors que tu « voyageais » à Jasdéràn, tu as dérobé un artefact qui appartiens à mon peuple depuis des générations.
-Alors c’était ça ton trésor de la montagne ? Toujours cacher une part de vérité dans le mensonge, si je comprends bien. Dans tous les cas, je ne vois pas de quoi tu parles.
-Menteur ! Tu l’as usurpé à une femme de mon peuple, très puissante, du nom d’Amélina. La mémoire te revient-elle ?
-Comment la connais-tu ?
Le chef avait froncé les sourcils. Emilrya avait remonté sa garde. Effrik ne savait plus du tout où aller partir cette conversation. Il devina à son expression que, si bien renseignée sur Asselnot qu’elle le soit, Emilrya n’était pas plus avancée. Isaerill sembla ne pas prêter d’importance à la question.
-Quel est ton peuple serpent ? Que je puisse le maudire jusqu’à ce qu’il disparaisse. Je te croyais humaine et sans valeur.
-Humaine ? Moi ? C’est toi la pauvre humaine, qui ne sait rien de rien d’ailleurs.
-Ah oui ? Moi humaine ? Tu veux vraiment que je te montre…
-Ca suffit Emi’. Isa’, tu n’as pas répondu à ma question.
-Je ne la connais pas personnellement. Mais il se trouve que ce doit être une parente très éloignée. J’ai fait mes petites recherches avant de trouver que c’était toi le voleur. Figures-toi que tu as commis une bévue en pensant qu’apprendre quelque-chose à de pitoyables soldats du royaume ne remonterait jamais jusqu’à des oreilles plus attentives.
-La traîtresse !, siffla Emilrya. Voilà qu’elle collabore avec le royaume maintenant !
-Et qu’est-ce qui est remonté jusqu’à tes oreilles si avisées ?
Isaerill s’assombrit encore. Effrik aurait juré qu’elle était différente, qu’elle ne ressemblait pas à la femme qu’ils avaient connue. Il entendit Emilrya marmonner pour elle-même, mais ne comprit pas. La traîtresse se redressa, les dominant depuis son promontoire.
-Tu détiens le fil de l’Ombre ! Je le sais, Daniel ! Je n’en ai eu que de très vagues descriptions, mais je suis certaine qu’il n’est pas dans tes affaires. Où le caches-tu ?
Ainsi Emilrya n’avait-elle pas bluffé devant les soldats de la reine. C’était bien le chef de la rébellion qui était en possession d’un des artefacts de magie les plus convoités du Continent. Asselnot, d’impénétrable, avait repris son air détendu habituel. De ce qu’Effrik pouvait en juger, à la lueur de la torche, le Mage avait repris le contrôle de la situation. Du moins le laissait-il paraître.
-Je suis si naïf, dire que de tout ce temps je n’ai rien vu… Pauvre Isaerill. La cupidité de ton peuple te perdra. Saches que ce que tu convoites, tu l’as eu sous les yeux tous les jours depuis ton arrivée. »
Asselnot ne bougea pas, bien qu’Isaerill, tendue comme un arc, cherchait à présent des yeux sur le chef l’objet de sa convoitise. Ce fut Emilrya, jetant un coup d’œil réflexif au cou d’Asselnot, qui commit l’impair. Isaerill, avec l’air d’une prédatrice, se jeta alors sur leur chef si rapidement que même Emilrya, préparée, ne put rien faire. Tous deux s’écroulèrent et roulèrent au sol, la traîtresse cherchant à présent à s’emparer du collier du Mage. Effrik ne comprit qu’à cet instant que le fil qui nouait son médaillon n’était autre que le si précieux fil de l’Ombre.
Emilrya tenta de porter un coup à Isaerill, mais celle-ci, dans sa férocité, était bien plus vive qu’elle, et l’évita. Elle roula à l’écart avec Daniel. Etrangement, il ne parvenait pas à la maîtriser. Effrik se précipita à leur suite. Leur chef semblait dans un état second, comme si toute force le quittait peu à peu, alors que celle d’Isaerill se renforçait.

-SUCCUBE !, prévint Emilrya d’un hurlement.
Effrik n’eut pas l’occasion de réflechir. A peine dégainait-il qu’Emilrya l’avait bousculé et s’était jetée sur la traîtresse et, avec une énergie renouvelée, l’avait traversée de part en part de son sabre dans un cri. Elle s’effondra sans un bruit, vaincue, son sang se répandant sur le sable comme son charme avait auparavant séduit tous les rebelles qui l’avaient côtoyée. Asselnot était tâché du liquide rouge, et peinait à reprendre conscience.

-Daniel ! Daniel ! Tu m’entends ? Daniel ?
Elle s’était laissée tomber à genou à ses côtés, les larmes aux yeux à force d’inquiétude. Effrik, hébété, se tenait à l’écart, avec l’impression persistante d’avoir été inutile, voire gênant, durant les 10 dernières minutes. Asselnot finit par avoir de nouveau le regard clair. Il fixa Emilrya gravement avant de tourner la tête vers Isaerill, face contre terre.
-Cette fois ça a failli être la bonne.
Emilrya implosa de tant de frustration accumulée. Elle se releva dans la seconde. Asselnot tenta de se redresser pour la retenir mais elle lui échappa.
-Tu n’avais qu’à m’écouter, Daniel Asselnot ! »
Emilrya se changea alors en faucon, sous les yeux éberlués d’Effrik, et disparut dans la nuit noire. Asselnot poussa un profond soupir en se laissant retomber dans le sable. Les deux hommes échangèrent un regard.
-Ainsi sont les femmes… volatiles…, expliqua Asselnot.
Effrik ignorait qu’elle était Naléï.

Plus tard dans la nuit, le jeune homme n’avait toujours pas trouvé le sommeil. Il se leva et fit le tour du camp, croisa les hommes de quart à qui il adressa un salut. Il finit par s’asseoir au sommet d’une dune, convaincu de sa solitude et de sa tranquillité. Mais un bruit lui fit tourner la tête. Deux autres personnes, aussi insomniaques que lui, marchaient lentement à une vingtaine de mètre, en bas de la dune.

« J’aurais dû prévoir que l’information fuiterait.
-Personne n’est infaillible, Daniel. Pas même toi.
-Je sais bien Emi’, mais ce sont les erreurs qui font la faiblesse.
Tous deux s’arrêtèrent et se firent face. L’adolescente posa ses mains sur ses épaules, et le fixa droit dans les yeux, son sourire le plus innocent aux lèvres, bien que le jeune rebelle, du haut de sa colline, n’en distinguât rien. Il s’aperçut simplement que, pour la première fois depuis qu’il la connaissait, il la voyait visage et cheveux découverts.
-Heureusement que je veille alors.
Ils restèrent silencieux quelques secondes. Puis Asselnot reprit la parole :
-Emi’, je voudrais tant…
-Chut… Ne dis rien. Que mes lèvres te laissent goûter ceux qui viennent du cœur, mes baisers et mes paroles, pour caresser ta peau et ton âme… »
Effrik décida qu’il valait mieux pour lui qu’il se lève et retourne chercher le sommeil plus à l’abri.

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MessageSujet: Re: Les travaux d'Asselnot   Ven 12 Juin - 17:02           
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Le calme avant la tempête... plus que deux chapitres avant l'épilogue.


***

VIII

« Cela faisait longtemps que je n’avais pas ressenti pareille peur. Cela ne peut être naturel, étant donné la confiance aveugle que j’ai en Asselnot. Je sais que s’il tente cela, c’est qu’il a ses raisons, qu’il a bien médité son plan. Cela fait d’ailleurs des années qu’il le prépare. Il a réussi à réunir, en moins de temps qu’aucun autre n’aurait pu, une armée, des artefacts d’une puissance inouïe, et une cause chère à rallier. Et pourtant, il y a toujours des failles, il le sait, le camp entier le sait, et tout le monde le tait. Il n’y a jamais eu, dans les plans d’Asselnot, aucune place pour les failles, il prépare toujours jusqu’à un plan « Z ». Mais si un jour ça ne suffisait pas ? Sans compter que personne n’est capable de tout prendre en compte, personne. Isaerill n’était qu’un premier accro dans le plan. Il y en aura d’autres. Parmi tous ces gens qu’Asselnot a ralliés à notre noble cause, combien seront-ils à retourner leur veste à Riéza si nous tombons ? Oyel ? Ednir ? … Emilrya ? Qui est vraiment digne de confiance ? Si on va par-là, la réponse est simple. Asselnot ? Non, personne. Dans ce mouvement, tout va si vite, on peut vite perdre pied. Et on ne peut se raccrocher à personne après ça.
Je m’en suis rendu compte le peu de temps où je me suis éloigné du camp en mission. Emilrya, elle, a la chance d’être en contact constant avec notre chef. Un contact de quelle nature cependant… Moi, j’ai eu ce que j’ai eu. Beaucoup de silence. Quelques informations. Aucune certitude.
Asselnot a son moyen bien à lui d’élaborer ses plans, j’ai eu tout le loisir de l’étudier. D’abord, une réunion, il annonce ce qu’il compte faire, et les autres se mettent d’accord. Là, c’est le moment important où il juge du mouvement de ses hommes. Qui sera apte à faire quoi. Et ensuite, plus rien ! Aucune information jusqu’à l’annonce officielle du « plan » qui n’est pas le plan, mais le simili de plan qu’il veut faire entendre pour que tout le monde rentre bien dans le vrai plan. Et c’est pour ça qu’Asselnot m’a choisi, pour ça qu’il est venu me chercher si loin, dans un petit village si reculé, pour ça qu’il a eu vent de moi, pour ça qu’il m’a tiré de prison. Il est venu, parce que je contrôle les gens. En opération il est le cerveau, Emilrya est le bras, je suis le contrôle. Où est la faille là-dedans, alors ? Elle n’est pas là, elle est très loin de tout cela.
Le problème, c’est que notre chef n’est qu’un homme. Enfin un ange noir pour être plus juste, mais il agit comme un homme. Et ce qui a prise sur un homme, a prise sur Asselnot. Là, nous avons la faille, la seule acceptable. Encore que ce n’est peut-être une faille que d’un point de vue extérieur. Parce que si Asselnot réfléchit si bien qu’il en a l’air, alors il fait de cette faiblesse une force.
C’est comme auparavant, les premiers temps dans la rébellion, où je pensais égaler Asselnot au combat un jour. Et bien c’est parce qu’il voulait bien le laisser voir. Dès que ça n’a plus été nécessaire, qu’il a vu que je progressais par moi-même, il m’a fait m’entraîner avec Emi’. Et là c’était sûr, je n’allais jamais l’égaler. Ou alors il me laissait une question en suspens, juste pour que je trouve la solution. Quand il n’a plus été nécessaire qu’il aborde certains sujets pour que je me pose des questions, il a arrêté. C’est aussi tordu, et simple que cela. Un jeu d’enfant pour quelqu’un d’intelligent et de charismatique, qui sait comment faire avancer les gens là où il veut, en leur faisant croire qu’ils veulent y aller. Tout découle de cette faiblesse

Longtemps, j’ai questionné Asselnot et les membres du camp. Récemment, j’ai aussi commencé à entrer dans leur tête, à leur insue. Ça c’est fait absolument par hasard et non intentionnellement comme on l’imagine. Sinon je l’aurais déjà fait avant. Je capte les pensées d’à peu près tout le monde, et je me rassure parce que ça me donne une occasion de m’exercer. J’ai appris quelques petites choses, plus ou moins primordiales. Mais, je n’entends toujours ni Emilrya, ni Asselnot, et je sais que je ne peux pas rentrer dans leur tête sciemment. Ce serait un désastre. Ça me fait l’effet d’une marionnette, qui tente de rentrer dans la tête du marionnettiste, parce que là est à peu près, à ce jour, la vérité.
Ce que je ressens par-dessus tout, c’est la peur cachée des gens. Et plus on avance vers Riéza, plus on aborde de groupes armés, plus ils ont peur. Ednir est quelqu’un de rationnel. Il sait que marcher sur la capitale est une folie. Pourtant, et comme la plupart d’entre nous, il suit Asselnot. Oyel n’a toujours pas intégré le danger que signifie l’approche de Riéza, il ne pense qu’à couper des têtes.
Lorsque j’en parle à Asselnot, j’entends souvent : «  Il va nous falloir du temps, de la patience, et de la tactique ». Nous sommes à deux jours du combat. Deux jours. Nous sommes censés arriver par surprise. Comment le pourrions-nous ? Notre convoi est lent, bruyant, visible. Et on ne nous a toujours pas explicité temps, patience, et tactique ? Quelque-chose est entrain de m’échapper. Plus le temps avance, et moins Asselnot en dit. Alors que j’ai besoin, très vite, de réponses. Je ne suis pas un Guerrier, je ne suis pas un Mage, je ne fonce pas tête baissée dans la bataille, et advienne que pourra. Pourtant, le chef est toujours silencieux. »

« Range ton livre, Daniel t’appelle.
Effrik sursauta. Il n’avait pas entendu Emilrya entrer.
- Ceci est Ma tente, j’aimerais que tu signales que tu entres… avant d’entrer !
Il s’empressa de ranger plume, encre, livre. La Naleï ne le quittait pas des yeux.
- Qu’est-ce que tu écris ?
- Un journal de bord. Un problème ?
Elle haussa les épaules.
- Aucun. Pas la peine d’être aussi agressif. C’est l’attaque qui te rend nerveux ?
- Il n’y a pas de raison peut-être ?
Effrik savait qu’Emi’ en savait plus que lui. Pourtant, ça n’avait pas l’air de la perturber.
-Il va t’attendre », conclut-elle simplement, et elle quitta la tente.

« Ah mon frère, assied-toi. Tu en as mis du temps. Ce n’est pas Emilrya qui t’as retenu au moins ?
Effrik resta à s’interroger sur le seuil de la tente, sur le sens que pouvait prendre cette question vue d’un autre œil.
-… Non. J’étais occupé.
Le chef approuva tout en débarrassant un coffre de sa poussière au fond de la pièce. Effrik prit place à l’endroit indiqué plus tôt, et patienta.
- J’ai besoin de ton avis, sur une question.
Ca, Effrik ne l’avait pas vu venir. Il préféra attendre la suite avant de se prononcer.
- C’est à propos de notre attaque prochaine. J’ai parlé de son rôle à chacun mais…
- Pas à moi, non.
- C’est exact. Toujours d’un grande perspicacité.
La plaisanterie excéda Effrik qui en était arrivé au point de non-retour pour ce qui était de l’appréhension face aux événements à venir.
- Je voudrais savoir. Je suis ton apprenti, nous sommes amis à ce que j’ai pu en juger, mais pas une trace d’information ces derniers temps alors que c’est le moment où jamais d’en donner. Tu comptes me donner à manger à Alidane Dextrae, c’est pour ça que tu ne m’en parles pas ?
- Ça aurait pu, crois-moi, j’y ai pensé.
Effrik voulut l’interrompre, mais il poursuivait déjà.
- Non, en fait, j’ai besoin que Tu manges Alidane Dextrae. Je voulais ton avis sur la question.
- Je n’ai pas faim, merci.
- Ecoute, dans deux jours, à la nuit tombée, j’ouvre une brèche dans la capitale. Mais une brèche, c’est très très très petit comparément à la taille du convoi. Et pour aller jusqu’à Alidane Dextrae, il va falloir encore ouvrir d’autres brèches. Et c’est un entonnoir qui laisse sur le côté ceux qui ne peuvent pas passer.
- Et qui peut passer alors, au juste ?
- Toi.
Effrik convint alors qu’il aurait préféré apprendre qu’il allait rester sur le côté, même si cela semblait vouloir signifier une mort presque assurée. L’armée royale serait là pour les attendre. Mais il allait passer, lui…
- Et les autres ?...
Les deux hommes s’entre-regardèrent. Il n’y avait pas d’équivoque dans ce regard-là.
- Sur le côté. Je te l’ai dit.
Un instant encore, il y eu le silence. Un silence qui laissait présager le fracas des épées à venir.
- Emi’ ? Toi ?
- Nous ne sommes pas toi, nous sommes donc les autres. Nous n’irons pas si loin  que toi.
- Je ne le crois pas. Qu’est-ce que tu veux dire maintenant ? Que je dois vous laisser derrière ? C’est ça le plan Daniel ? Elle est au courant Emi’ ?
Dans la précipitation, Effrik s’était levé.
- Tu nous laisseras derrière. C’est le plan. Je n’ai rien dit à Emi’.
Interloqué, Effrik fixa son chef. Celui-ci était toujours aussi calme, et sortait à présent des feuilles du coffre.
- Ce n’est pas un bon plan. Voilà mon avis. Et Emi’, si tu crois qu’elle te laisseras faire, qu’elle va me laisser passer devant, tu te fourres le doigt dans l’œil.
Il entendit Asselnot rire, il avait le dos tourné.
- Elle est têtue Emi’. Mais pas autant que moi. Je lui ai exposé la partie de son rôle qui l’intéressait. Je t’assure qu’elle suivra, jusqu’à ce que je m’arrête.
- Nous y voilà. Tu t’arrêtes. Et pourquoi ? En quel honneur ? Pourquoi le chef de la rébellion ne met-il pas la main sur Alidane Dextrae en compagnie de sa charmante amie la Guerrière ?
Le chef se retourna, ses feuilles dans les mains.
- Charmante ?, releva-t-il seulement.
Cette fois, Effrik avait été pris à son propre piège. Il ouvrit la bouche pour la refermer, et se mit en tête de quitter la tente.

- Non non non reste ici, je n’en ai pas fini avec toi. Et puis j’apprécierai une définition plus explicite du terme charmante. Jolie ? Désirable peut-être ?
- Tu ne sais pas ce que tu dis.
- Allons mon frère, dis-moi tout. Je serais ravi d’entendre.
- Rien à dire du tout, c’était une expression, c’est sorti tout seul, et si tu crois que ça a quelque-chose à voir avec ma façon de penser, tu te trompes. Celui de la bouche duquel ça aurait dû sortir, par contre, c’est toi, non ?
Le chef de la rébellion, pris au dépourvu, ou du moins le laissa-t-il imaginer un très court instant, leva les mains en l’air.
- Je réfute toute accusation qui aura lieu de sortir de la bouche du petit imbécile qui laisse entendre qu’Emilrya serait tout juste charmante. Enfin Effrik, elle est bien plus que charmante.
- … Tu veux me prendre pour un imbécile ? Continue, mais d’abord tu pourrais m’expliquer comment cela se fait qu’Emilrya est si charmante ?
- Bien trop compliqué, tu n’imagines pas. Enfin bref, tu seras seul face à la reine, c’est compris. Là tout ce que tu auras à faire, c’est échec et mat.
- Tu permets que je t’arrête encore une minute ? D’abord, je ne serai jamais seul. Tu sous-estime la volonté et la persuasion de la charmante Emi’. Elle trancherait la tête de la Dextrae si c’était à faire. Ou la mienne si c’est nécessaire.
- Non, trancha le chef, en étalant des plans sur la table. Mais discutons stratégie plutôt si tu veux bien. »
Ils parlèrent un très long moment, jusqu’à la nuit tombée, si bien qu’on leur servit leur repas dans la tente, et qu’Emi’ passa deux fois voir si tout allait bien. A la deuxième, Effrik n’y tint plus. Il attendit qu’elle soit ressortie, et coupa Asselnot.
« Toi et Emi’ ? Ça dure depuis longtemps ?
Daniel fit d’abord mine de ne pas soulever la question, et replaça quelques pions sur les cartes.
- Moi et Emi’ ? C’est à quel sujet ?
- Arrête, tu sais de quoi je parle, vous êtes ensemble. Oui ?
- Oh, pourquoi être aussi catégorique. Ensemble, pas ensemble… la frontière est mince, non ?
Effrik, cette fois, resta calme, se passa de réponse, et se contenta de fixer son chef jusqu’à ce qu’il avoue.
- Je vois, si je veux parler stratégie avec toi, il faut d’abord parler femmes ?
- Juste de Emi’… je n’ai pas parlé des autres…
- Je crois que tu devrais en trouver une.
- Ce n’était pas la question.
- Bien… dans ce cas… Emi’ et moi… ne sommes pas ensemble.
- Parce que je ne veux pas trouver une femme ?
- Tu es un sombre idiot. Parce que nous ne sommes pas ensemble, un point c’est tout.
Mais Effrik n’en démordait pas. Il resta immobile à le fixer.
- Tu veux tout savoir Effrik, mais ça te perdra un jour tu sais. A vouloir tout savoir, on finit par apprendre des choses qu’on ne voulait pas savoir. Et ça, un jour, ça va t’arriver. Et je te dis que nous ne sommes pas ensemble. C’est que nous ne le sommes pas.
- Pourquoi ?
- Tu en as des questions, toi ! Parce que. S’il allait s’arrêter, le regard d’Effrik le força à continuer. Parce que… tout un tas de raisons : elle est jeune, je suis vieux, je suis chef de la rébellion, il y a du danger partout, ce n’est simplement pas le moment.
- Mais un jour ça le sera ?
- Oui, Monsieur-je-veux-tout-savoir. Oui, un jour ça le sera. J’y compte bien. »
C’était tout ce qu’Effrik voulait entendre pour le moment, et cela lui laissait déjà un goût amer. Il préféra s’abstenir d’autres questions, et continuer sur la stratégie.

« Nous sommes la veille du combat. Celui qui ne nous a pas repérés est non voyant, c’est obligatoire. Je ne sais pas comment nous avons fait pour approcher la capitale. Ça me paraît invraisemblable. En tout cas, même de loin, la ville paraît impressionnante. Je ne sais pas comment nous allons réussir à prendre Riéza. Daniel assure que c’est possible. Et il a un plan. Mais je dois être le seul, dans tous les cas, à parvenir jusqu’à la reine. Qu’adviendra-t-il de ces autres qu’Asselnot envoie à l’abattoir sans même les prévenir ? Je redoute plus particulièrement la partie du plan qui les concernent, lui et Emilrya. Que se passerait-il si l’un des deux tombait ? »

« Les armes sont prêtes et chacun a son rôle. Un éclaireur a aperçu des troupes à l’est. Dans quelles minutes les dunes ne pourront plus nous masquer de Riéza. Ednir n’était pas là ce matin, et Oyel m’a appris qu’il était à Swold avec une partie des hommes. Une diversion était en place. Ils attaquaient dès à présent les forces de la Dextrae. Elle devait penser qu’ils tentaient une avancée par Swold. C’était le plan. Et dès que la nuit tomberait, nous serions sur Riéza, alors que les troupes nous attendraient du mauvais côté de la capitale. C’était le plan d’Asselnot. Qu’adviendrait-il d’Ednir et des autres ? Ils étaient trop peu nombreux pour Swold et l’armée. Oyel ne lui avait rien dit à ce sujet, mais Effrik avait compris à quel point il s’inquiétait pour son ami.
Qu’importe de me torturer à présent. Il fera bientôt nuit. »

Adossé le long d’un mur, Effrik mesurait son souffle. Riéza n’était plus qu’à une centaine de mètres, telle une forteresse. Le convoi avait été stoppé à quelques encavelures. Daniel s’était assuré que les éclaireurs de la reine aient autre chose à faire que de les trouver. Ils avaient profité de ce qui restait de dunes avant la ville pour prendre à l’ouest, vers les montagnes. Grâce au lit que s’était creusé un fleuve dans la roche, plusieurs pieds sous terre, ils avaient pu voyager hors de la vue de la capitale. Ils avaient ensuite fait le reste du chemin au travers d’un bois. Et à présent, Asselnot et Effrik longeaient l’un des remparts de la ville.

« Tu te rappelles, Effrik, le jour où je t’ai trouvé ?
- Comme si c’était hier. Je me demande si j’ai plus ou moins peur de ce qui va suivre aujourd’hui.
- Fais-moi confiance, nous touchons au but. Rappelles-toi du plan. Et fais tout ce que je te dirai. Tout ira bien.
C’était le moment où il devait sortir. Cependant il ne pouvait s’y résoudre. Plus loin au bord du mur, les deux gardes auxquels ils avaient pris leur uniforme gémissaient dans l’ombre. Il ne manquait pas longtemps avant que quelqu’un ne s’aperçoive de leur disparition.
- Je tiens à te remercier pour tout ce que tu as fait pour moi, Daniel. Je ne pourrai jamais assez t’exprimer ma gratitude.
Daniel sourit.
- Tu pourrais en avoir l’occasion plus tôt que prévu, mon frère. Moi aussi je te remercie. Pour ta confiance, et tout le reste. Puisses-tu ne jamais dévier de ce chemin.
Après un dernier regard, ils se mirent d’accord, et commencèrent leur avancée. Une fois en vue, il leur fallait aller le plus vite possible. Sinon, ils se feraient prendre. La porte de la ville que Daniel avait choisie était la porte « aux esseulés » de son nom populaire. Peu de gens passaient par là. En effet, il y avait peu de choses à faire à l’ouest. C’était donc la plus petite des portes. Il y avait néanmoins, comme pour chacune d’entre elles. Trois postes de garde. Le poste avancé avait été neutralisé par Emilrya quelques minutes plus tôt. Le poste des remparts ne comptait que deux gardes en faction prolongé, et dix chargés de ronde qu’ils avaient soigneusement évités, armés des cors qui menaçaient à tout moment de les révéler. Il ne leur manquait plus que le plus terrible des postes. Le poste interne qui servait de caserne à chaque porte. Deux tours qui avaient vue sur l’entrée et le reste de la ville. A eux deux, ils ne pouvaient se débarrasser d’une caserne.
Néanmoins, Asselnot convoitait les sous terrains de la ville. Il ne cherchait pas à écraser la capitale. Il cherchait à la libérer. Il ne comptait donc pas passer par les grands axes, même s’il était dangereux d’être coincé en présence d’une armée dans des sous terrains.
Il n’y avait qu’un nombre limité d’entrée. Il l’avait appris par l’un de ses contacts. Il y avait les 4 postes des portes, la caserne générale en bordure de la ville au nord, et le palais, au centre. Le réseau était une toile d’araignée, dont le centre était le palais. S’ils parvenaient à boucher l’entrée menant à la caserne générale, ils auraient plus de chance de sortir indemnes des sous terrains. Les troupes devraient se frayer un chemin au travers de la ville pour rejoindre le palais, ce qui les ralentirait considérablement. D’autant plus que Daniel leur avait prévu un deuxième barrage.
Eclairés par les lumières de la capitale en éveil et par la demie-lune du début de nuit, ils laissèrent derrière eux la porte close. Cependant Oyel tenait une partie des troupes dans le rempart qu’ils avaient rejoint grâce à un bras du fleuve qui alimentait les douves. Au signal, s’ils tenaient jusque-là, ils abaisseraient le pont levis, et ouvriraient la porte. Sinon, les troupes s’engouffreraient plus tôt dans la ville, et Asselnot et lui se trouveraient dans l’obligation de faire vite.
Ils gagnèrent la tour de garde interne, et se mirent en quête des tunnels. La pièce de pierre dans laquelle ils entrèrent, cylindrique, s’ouvrait directement sur une trappe. Au fond, on apercevait une porte qui devait mener à d’autres pièces réservées aux gardes, et des escaliers se perdaient en haut de la tour vers la coursive d’où les hommes faisaient le guet. Ils étaient nombreux à s’afférer à l’intérieur. Daniel et Effrick tâchèrent de passer sans se faire remarquer, et empruntèrent les tunnels. Des torches étaient à disposition en bas, et Daniel en alluma deux d’un tour de main. Ne leur restait plus qu’à marcher jusqu’à leur but. En espérant que tout se passe comme prévu.

Pendant ce temps dans les remparts, Oyel tenait la poignée d’homme qui lancerait en premier l’assaut, et donnerait le signal aux autres troupes. La tension des hommes était palpable. Si les prochains gardes de quart venaient à arriver avant qu’ils ne lancent l’opération, tout pouvait échouer. Soulignée par la pâleur de la lumière de la lune, une silhouette ailée passa la meurtrière devant laquelle Oyel était posté, fixant l’extérieur en direction du convoi en attente. Le faucon se posa à l’intérieur, puis Emi’ parut, à la stupeur de certains. Le dragon détourna son attention vers elle.

« Emilrya ! Bon sang ! Mais que fais-tu là ? Je croyais que faisais partie des troupes ailées ?
- Toujours, aux dernières nouvelles. Mais vois-tu Oyel, j’ai rejoint Swold par la voie des airs il y a deux heures. Les troupes d’Ednir n’avaient pas de quoi tenir longtemps, sans doute ne nous retrouveront-ils pas au ralliement demain matin. Alors j’ai pensé qu’avant d’avoir à perdre d’autres amis, j’allais passer voir en rentrant comment cela se passe de leur côté, et que j’en profiterai pour les prévenir.
Oyel, pourtant rarement attendri, serra les épaules de la jeune femme.
- Tout ira bien Emilrya. Tu connais Asselnot. Ses plans, il les revoit depuis plus de 20, et jamais il ne nous a fait défaut. Et puis, … Ednir est un grand garçon. Il saura se défendre, et il ramènera nos hommes. Ils fuiront vers les montagnes, comme prévu, dès que les renforts de la Dextrae seront en place à Swold pour nous laisser le champ libre. Et tout se passera bien pour nous, j’en suis persuadé.
- Je l’espère Oyel… je l’espère.
- Je te remercie de m’avoir averti. Aies confiance maintenant. Et ne t’en fais pas pour Asselnot. Rien à craindre de son côté. »
Emi’ esquissa un sourire, fait plutôt rare. Mais la situation devait être exceptionnelle. Après avoir salué quelques autres personnes, elle repartit comme elle était venue. Par la voie des airs. Passant au-dessus des remparts, elle aperçut des gardes qui arrivaient par le chemin de ronde. Les troupes allaient être repérées bientôt. Sous la lumière des étoiles, elle tenta un regard vers le nord de la ville. C’est alors qu’au sud de la caserne, une rue s’effondra. Elle s’empressa de rejoindre les troupes sous les cimes de la forêt à présent toute proche.

Au nord, Effrik et Daniel, une fois au niveau de la galerie qui les intéressaient, s’arrêtèrent. Ils se trouvaient actuellement entre le palais, et la caserne. Ils l’avaient déduis des faibles indications qu’ils avaient tiré des bornes sous-terraines. Daniel avait alors tiré une bourse de cuir doublée de soie de sa poche.

« Qu’est-ce que c’est ?
- Je t’ai dit que nous allions faire sauter ce sous-terrain, non ? Alors aide-moi un peu, du temps que j’installe de quoi, vérifie qu’il n’y ait pas de gardes à l’horizon. Tiens la torche aussi, s’il-te-plait.
Effrik s’en retourna, et s’arma de patience. Il dégaina son épée, et attendit, veillant aux deux extrémités du tunnel. Il n’avait pas été rare, durant leur parcours, qu’il ne croise des troupes armées. Le fait qu’aucune n’arrive à cet instant lui aurait semblé idyllique.
- Je ne voudrais pas paraître rabat-joie Daniel, mais il y a des soldats partout.
Le Mage était en train de répandre la poussière que contenait sa bourse au sol. Effrik désespéré, fermement planté sur ses deux pieds, mais le cœur battant la chamade dans sa poitrine, menaçait de son arme alternativement un bout, puis l’autre, du couloir.
-… Et il va falloir repartir dans l’autre sens en plus… Tu ne m’as pas dit ce que c’est que cette poudre.
- De la cendre de dragon, le meilleur explosif qui soit. Enfin encore faut-il pouvoir en trouver, et savoir l’accommoder. Et crois-moi, c’est loin d’être chose facile…
Ce fut à ce moment que la lumière d’une torche apparut de là d’où ils venaient, et que des bruits de pas se firent entendre. Asselnot se redressa aussitôt.
- Range ton épée mon frère, j’ai fini. Retournons-en de là d’où nous venons.
Effrik ne posa pas de question. Il rangea son arme, et tout deux retournèrent le plus naturellement du monde au bout du couloir. Une vingtaine d’hommes leur passa devant sans s’arrêter et se dirigèrent vers la caserne. Les deux hommes continuèrent à marcher quelques mètres, puis Asselnot arrêta Effrik. Ils revinrent à l’angle du mur qu’ils venaient de dépasser, et se masquèrent de la vue des gardes, le temps qu’ils soient à une hauteur suffisante. Puis, silencieusement, Asselnot sortit de sa cachette. Effrik l’observait, tétanisé malgré lui. Le chef de la rébellion, dans sa tenue rouge et or de soldat royal leva les deux bras devant lui. Des flammes jaillirent alors de ses paumes dans un éclat sanguinaire qui étendit au couloir entier sa couleur ardente. Il les projeta d’un geste en avant.
Puis il tira Effrik par la manche et le propulsa de l’autre côté.

- Cours maintenant !
Ils s’élancèrent vers le palais alors qu’à plusieurs mètres de là, une déflagration se propageait dans le tunnel qui explosa.

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MessageSujet: Re: Les travaux d'Asselnot   Dim 14 Juin - 13:49           
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Huhuhu la fin est proche mes amis ! Bientôt le dernier chapitre, avant un petit épilogue surprise, qui mettra un certain temps à être publié. En effet, j'y inclurai un petit descriptif de mes personnages, ainsi que leur image. D'ailleurs, si vous avez des idées d'images pour les personnages, elles sont bienvenues ^^ J'ai beaucoup de mal à trouver quelque-chose pour ces messieurs (Emi' c'est déjà dans la proche héhé). Ceci permettra de conclure par un petit résumé sur chacun, et vous permettra peut-être d'apprendre quelques petites choses sur la suite...
Un chapitre riche en action. Ce n'est pas mon domaine de prédilection, alors si vous trouvez des incohérences n'hésitez pas à me faire remonter ça Wink Dans ce chapitre déjà, vous avez le gros du dénouement en ce qui concerne la rébellion. Pour ce qui est des personnages, il va falloir attendre la suite.
Bonne lecture !


***

IX

Dans la forêt, le coup d’envoi était lancé. Oyel aussi avait perçu l’explosion. Aidé de plusieurs hommes, ils hissèrent la herse et descendirent le pont levis grâce aux différents systèmes de poulies. Au même moment, les hommes de ronde descendaient dans les remparts et donnaient l’alerte. Ceux qui n’avaient pas les mains prises s’empressèrent d’aller à leur rencontre.
Les troupes aux portes de la ville se ruèrent en avant vers le pont levis qui s’abaissait. Au loin, on voyait déjà les hommes du poste de garde interne arriver, éclairés de leurs flambeaux.
Plus profond dans la forêt, au même moment, les troupes ailées décollèrent. Des griffons, des dragons, des pégases, des oiseaux… le tout s’envola vers le nord de Rièza, sur la route entre la caserne et le palais.
Les hommes au sol pénétrèrent dans la ville et rencontrèrent la première garnison. Une centaine d’hommes étaient chargés de la protection de la porte. Les archers de la reine se postèrent au sommet des tours de gardes internes et des remparts et fauchèrent certains rebelles à terre, d’autres dans les airs. Oyel, à la tête des troupes à terre, fendit les crânes dans la frénésie la plus totale. Les hommes hurlèrent à la rébellion avant de s’engouffrer dans les tunnels. L’agitation dessinait des ombres tourmentées sur les murs tandis que le brouhaha gagnait les sous-sols de la ville. Et alors qu’ils pénétraient sous terre dans le fracas le plus total, de toute part, dans les casernes et les postes de garde de la ville, on se préparait pour la contrattaque.
Emilrya voyait tout du ciel, à la tête des troupes aillées. Une partie des troupes au sol était chargée de tenir la tour de guet interne, jusqu’à ce que tout le monde ait gagné les sous-terrains. Elle passa au-dessus des rebelles, rasa les toits, évitant les grandes routes que d’éventuels archers de la reine pourraient emprunter pour leur tirer dessus. Elle vit se dessiner de plus en plus nettement les lumières du palais, lugubre amas dans l’obscurité. Elle scruta les alentours. Daniel et Effrik ne devraient prendre que quelques minutes pour les rejoindre. Elle espéra de tout son cœur que ce fut le cas.
Arrivées au-dessus des douves, les troupes ailées se heurtèrent aux arbalètes et aux arcs cachés derrière les meurtrières. Emilrya ordonna aux troupes de prendre de la hauteur, mais ce ne fut pas suffisant pour sauver une dizaine de rebelles dont le corps se fracassa sur les toits ou les ruelles. Les cloches et les cors sonnèrent l’alarme dans toute la ville. Une puissantes tempête se leva alors, dont l’origine ne pouvait être que magique. L’un des Mages d’Alidane tentait de les empêcher de passer. Il leur fallait atterrir le plus rapidement possible. Elle-même, en temps qu’oiseau de proie pouvait rapidement se soustraire aux vents. Les pégases et les griffons qui la suivaient en revanche, n’auraient pas tous cette chance. Les rares dragons qui les accompagnaient se ruèrent de l’avant pour délivrer les troupes en arrière de l’emprise du vent. Emilrya ne prit pas le temps de la réflexion. Elle donna l’ordre d’atterrir dans la cour la plus proche, le tout à force de cris stridents. Ils approchaient du sol lorsque les dragons de la reine déboulèrent. Prenant leur envol du toit d’une tour de garnison, ils fondirent sur ceux qui attendaient la fin de l’atterrissage des troupes. Emilrya venait à peine de reprendre forme humaine lorsqu’elle aperçut le choc de feu et de griffes au-dessus de sa tête.

« A couvert ! », hurla-t-elle.
Ses hommes se précipitèrent à l’abri des murailles et autres fortifications disponibles, alors que les soldats d’Alidane sur les coursives bandaient leurs arcs. La Guerrière courut le plus vite possible, déjà terrorisée par le massacre qui allait suivre. Il leur fallait trouver l’entrée des sous-terrains, vite pour libérer le passage de
Daniel et Effrik. Elle tentait de se remémorer la carte que lui avait montrée Daniel.

« Le passage est à l’intérieur du poste de garde, lui avait-il dit, et le poste, à terre, n’est visible que depuis l’esplanade centrale, dans la cour principale.
Elle l’avait regardé de son air narquois.
-Et comment le trouverai-je, moi, dans l’agitation de la bataille ?
Il s’était alors rapproché d’elle et l’avait prise par les épaules, doucement, comme il ne le faisait que lorsqu’ils n’étaient que deux pour le voir.
-A terre j’ai dit, mais tu auras eu tout le temps de le repérer dans les airs. »
Emilrya poussa un juron empreint de colère. Le poste ! Trop occupée bien sûr par se demander où en était Daniel elle n’avait pas fait attention à quoi que ce soit, ni même où elle était. Alors qu’elle retenait un sanglot de rage, et se plaquait contre un mur, alors que les premières flèches s’abattaient sur eux, elle vit, droit devant elle, à 200 mètres environ, un surplomb d’une dizaine de mètres rehaussé par des marches de marbre. Une place décorée avec soin pour les invités de marque, dans la plus grande cour du palais. La cour principale, l’esplanade. Elle s’élança.

« Gauche mon frère, gauche.
Daniel et Effrik courraient toujours. Ils croisaient parfois des troupes, mais chacun était trop occupé pour se rendre compte des autres, et ils étaient vêtus comme des soldats. Daniel avait appris par cœur le plan des sous-terrains, ce qui finissait de convaincre Effrik qu’il s’agissait d’un génie. Il n’était plus qu’à quelques couloirs du palais lorsqu’ils entendirent une nouvelle explosion, en arrière cette fois.
-Daniel, qu’est-ce que c’est ?
Daniel s’était arrêté le long d’un mur. Effrik lui faisait face. Tous deux étaient à bout de souffle.
-Ce que je craignais.
-Quoi ?
Daniel le fixa dans le blanc des yeux.
-Ils ont fait s’effondrer le tunnel derrière nous. Les autres ne pourront pas nous rejoindre… dans l’immédiat.
Effrik resta un instant tétanisé, puis il fit un pas lent vers Daniel, un sentiment de colère irrépressible montant en lui.
-Tu veux dire… que tu savais ?
Daniel se remit en marche, se soustrayant au regard accusateur d’Effrik.
-Je te l’ai dit Effrik, j’ouvre une porte, c’est toi qui la passera. »

Oyel se trouvait dans les couloirs avec ses hommes lorsque tout s’effondra. Ils partirent à contre sens pour éviter les éboulis mais une fois la fumée dissipée tout le monde pu se rendre compte du dégât. Certains étaient restés piégés sous la roche, ceux qui le l’étaient pas faisaient à présent face à un cul de sac. Oyel allait ordonner de faire marche arrière lorsqu’il entendit le bruit des troupes qui les suivaient. Il regarda droit devant lui. Fit un choix.
« [color=sienna]RECULEZ MESSIEURS, DAMES ! CA VA FAIRE MAL ! »
Les rebelles se réfugièrent où ils pouvaient alors que la lumière des torches des soldats et le fracas de leur pas s’étendaient déjà dans la voie sans issue. Le dragon sortit alors ses ailes, reprit sa forme reptilienne et décolla. Il perça le plafond dans un élan magistral et la route au-dessus de sa tête s’effondra. Néanmoins il avait emporté dans sa course assez de rocaille pour ouvrir la voie vers l’extérieur, et ils n’étaient plus qu’à quelques minutes du palais. Aucune troupe à l’horizon pour les attendre là. Il poussa un hurlement qui se répercuta dans toute la ville.

Emilrya courrait au milieu des flèches, courrait entre les buissons qui constellaient la cour, courrait entre les statues et les fontaines, monta les marches de l’esplanade. Elle se trouva alors comme une cible en plein champ de tir. Armée des forces qui lui restaient, elle accéléra. En quelques secondes elle fut au centre de l’esplanade. Elle eut la vue la plus parfaite qu’on pouvait avoir sur la construction. Les murailles encadraient la cour, parsemées d’archers. Et derrière la muraille Est, une bâtisse carrée, une tour qui ne dépassait pas la hauteur de l’enceinte, la garde. Elle continua à courir. Un nouvel espoir la gagnant, et prit son élan pour sauter les marches au bas de l’esplanade. Une flèche effleura sa hanche, rompit son élan. Elle tomba, roula au bas des marches, les épaules et le dos malmenés par leur angle de marbre. Cette fois, elle était faite comme un rat. Elle songea à peine à se lever, lorsqu’une gigantesque forme brisa la continuité stellaire au-dessus de sa silhouette à terre. Un dragon. Oyel.

« OYEEEL ! »
Il se tenait entre les troupes et les flèches, formant comme un gigantesque rideau obscur. Il ne lui fallut que quelques secondes pour évaluer la situation.
TOUS A L’ANGLE EST !
Ses hommes encore debout se précipitèrent à sa suite. Ils n’avaient plus guère de temps pour débarrasser le poste, et préparer l’arrivée de Daniel et Effrik. Sa hanche irradiait alors qu’elle courrait de plus belle. Ce qui restait de ses troupes la suivait en oubliant leurs blessures. Oyel, plus féroce que jamais, s’en prenait maintenant aux coursives, et ravageait les rangs des archers. Cependant, un dragon d’Alidane Dextrae avait survécu à l’attaque donnée contre les dragons rebelles. Il ne tarda pas à reparaître, et mit à terre Oyel en le surprenant par derrière. L’impact l’envoya s’écraser contre la muraille, près de l’endroit où les rebelles cherchaient un passage. Emilrya fut la première à pénétrer à l’intérieur. Les gardes, qui ne semblaient pas s’attendre à une invasion de ce côté des murs, furent pris de court. Ils devaient garder les sous-terrains avant leur arrivée. Ils étaient donc sur la bonne piste.
Les rebelles fendirent les rangs avec une nouvelle force. Les soldats étaient très nombreux, certainement plus qu’eux, mais ils ne pouvaient pas être arrêtés si près du but. L’enjeu était trop grand, ils avaient déjà perdu trop d’hommes, trop de temps. Emilrya visualisait la porte, à l’autre bout du couloir, celle qui les séparait de la tour. Il y a avait tant de gardes, tant de soldats… Elle se décida à agir. Elle se transforma en faucon, vola le plus haut possible et le plus près possible des murs, et traversa. Elle était devant la porte.

« La fille ! Ne la laissez pas passer ! »
Emi’ avait la main sur la poignée au moment où elle vit venir le carreau d’arbalète. Le soldat était dans l’escalier au bout du couloir. Elle eut à peine le temps de refermer la porte. Le carreau se ficha à saplace. De l’autre côté, une salle semblable à toutes les entrées des tours de garde de la ville. Une grande pièce ronde. Le plus gros de la garnison était dehors, mais il y avait toujours des hommes pour veiller au passage. Les plus proches d’elle marquèrent un instant de surprise de trop en la voyant. Ils tombèrent. Les suivants eurent le temps de s’armer. Mais ils n’avaient pas sa maîtrise des armes. Ils tombèrent. Plus loin dans la pièce, certains avaient saisi leur arc. C’est alors que des sous-sols sortirent deux hommes, en tenue de gardes. Mais ils n’en étaient pas. Daniel avisa les archers, il allait intervenir. Effrik fut le plus rapide. Les flèches volèrent. Les hommes tombèrent, entre tués.
Emilrya, épuisée, soulagée, ne put s’empêcher de se jeter au cou de Daniel.

« Vous avez été longs. Nos troupes se font massacrer.
- Oyel ?
-Aux prises avec plus gros que lui. Ses troupes n’ont pas atteint les murs. Mes troupes se font massacrer et…
-Regardez ! Dans la rue !
Les deux autres suivirent le regard d’Effrik. De l’autre côté des meurtrières, ils aperçurent la garnison de la reine, qui avait fini par pouvoir venir renforcer les troupes. Des centaines d’hommes étaient venus en renfort appuyer le palais. Mais ils tenaient tous le pont levis. Dans la rue, loin devant, les troupes rescapées d’Oyel arrivaient, et elles n’étaient pas seules. Ils avaient finalement réussit à se frayer un chemin.
-Très bien, maintenant il faut que vous m’écoutiez.
Les deux autres se tournèrent vers leur chef.
-Nous avons peu de temps, d’autres hommes ne tarderont pas à reparaître. La garnison, si elle est là, ne doit pas considérer les troupes à l’intérieur comme un danger potentiel. Cela veut dire qu’il y a beaucoup de soldat aux prises avec tes troupes juste là Emi’. Mais cela veut dire aussi qu’ils ne se soucient pas de nous. Sortons d’ici tant qu’il est temps. Je vais vous montrer le chemin. »
A ce moment, les troupes de la reine, ne pouvant plus être contenues par les rebelles, passèrent la porte. Deux hommes hargneux entrèrent en premier. Ils tenaient chacun une rapière en main, et portaient leur armure du palais couverte de sang. L’un d’eux, derrière, le regard noir et profond n’avait que son armure. Lorsqu’Emilrya dégaina de nouveau. Une puissante force envoya voler son arme à l’autre bout du rez-de-chaussée. Elle resta interdite, mains en l’air, certainement pour la première fois de sa vie. L’homme désarmé face à eux avait simplement bougé les mains. Il n’y avait néanmoins aucun doute. Il s’agissait d’un Mage. Daniel tira Emilrya stupéfiée près de lui.
« Effrik !,
tona-t’il.[/i]
Celui-ci entra alors en scène. Devant ses adversaires dubitatifs, il avança. Les premiers se jetèrent sur lui, dans le but manifeste de lui trancher la gorge. Il ne sortit toutefois pas son arme, et les laissa s’entretuer sous ses ordres. Presque trop facile. Le visage du Mage se tordit dans une moue d’appréhension. Il fit un pas en arrière. Effrik tenta une incursion dans son esprit, mais il s’avéra que celui-ci était bien plus difficile à manier qu’il ne le laissait espérer. S’il tentait de prendre le contrôle de son adversaire, ce ne pourrait de toute évidence être que partiellement. Ce n’était pas la solution. Il en était là de ses pensées lorsqu’il sentit son arme sortir seule de son fourreau.
- Effrik ! A terre !, lui cria alors son mentor.
L’élève s’exécuta. Il se coula au sol, se réceptionna prestement sur ses avant-bras. Ce réflexe le sauva in extremis. La lame, dans un mouvement circulaire puissant, vola vers l’endroit où se trouvait son cou, avant d’aller finir sa course contre un mur, en ébréchant la pierre. Dans le même temps, Daniel avait repris les choses en main. Le feu naquit de ses mains, traversa la pièce au-dessus d’Effrik, et embrassa l’armure du Mage. Celui-ci commença aussitôt à se tordre de douleur. Le Marionnettiste se relevait à peine. Des objets dans toute la pièce se mirent à trembler, alors que leur adversaire gesticulait, des langues de feu rougeâtres de plus en plus vives le happant tout entier.

- Avec moi ! »
Les rebelles partirent en courant. Des tables et des pierres, des poignards commençaient à se jeter en travers de la pièce. Emilrya n’échappa à une rapière que de justesse. Elle entailla néanmoins sa jambe. Elle n’en dit rien et continua d’avancer.
Ils franchirent la porte en sens inverse. Les rebelles avaient pour un temps prit le dessus sur les soldats. Lorsqu’ils virent leur chef arriver, ils tranchèrent de plus belle dans la chaire. On leur fendit un chemin au milieu des combats, et ils purent traverser la ligne de front. Ils se retrouvèrent dans la cours, où un Oyel couvert de blessures tentait de panser ses plaies à un angle de mur. L’autre dragon s’était écrasé au travers des remparts, en faisant s’effondrer un pan, et s’étalait jusque dans les douves. Certains hommes commençaient à envahir le palais par ce biais. Plus de traces des archers. Le combat faisait aussi rage dehors, où les rebelles étaient pris en tenaille de l’autre côté des douves. Asselnot se précipita aux côtés de son ami.

« Rien de cassé ?
Il l’aida à se relever. Le dragon grimaça.
- Je n’aurais pas dit ça il y a une minute… mais maintenant que tu es là… je n’ai rien de cassé non.
- Très bien, je t’explique la suite. Les hommes d’Alidane massacrent nos troupes à l’extérieur qui ne peuvent pas franchir les remparts en quantité assez importante. Il faut relever le pont levis et prendre le château. Avec Emilrya nous allons nous en occuper, et mener les hommes à l’intérieur. D’autres troupes de renfort ne devraient pas tarder à affluer. Nous ne tiendrons pas le palais longtemps. Il nous faut la tête d’Alidane rapidement. Mène Effrik à l’intérieur. Tache de lui tailler un chemin. Il doit arriver à la Dextrae. Nous vous rejoindrons avec les hommes.
Effrik observa les deux hommes se serrer par l’épaule, leur regard droit l’un dans l’autre. Emilrya, spectatrice, ne laissait rien paraître. Aussitôt le chef et la Naléï s’élancèrent. Oyel tira Effrik vers le palais.
-C’est par là mon bonhomme ! On va voir si tu connais aussi bien la reine des Ténèbres que tu n’as tenté de me le montrer.
Au souvenir de son premier jour sur le camp, Effrik faillit esquisser un sourire. Mais il était déjà pris dans la course. Ils s’élançèrent vers le gigantesque palais qui les écrasait de toute sa masse. Le Marionnettiste sentait qu’il se tramait quelque-chose entre les murs. Alidane n’aurait pas laissé ses portes avec si peu de surveillance. Le reste de ses troupes devait se trouver là, quelque part. Il sentit le poids d’un regard sur lui et leva les yeux. Il ne l’aurait pas juré, mais il lui sembla apercevoir, bien loin là-haut, sur l’un des gigantesques balcons, derrière une imposante balustrade, une silhouette enveloppée de noir. Plus noire même, que la nuit qui s’épaississait sur le château. Il allait s’en ouvrir à Oyel, détourna les yeux un instant. Toutefois lorsqu’il les reposa sur les hauteurs, il n’y avait plus personne. Ça lui sembla être un très mauvais présage.

« Combien sont-ils ?
-Plusieurs centaines, votre Majesté.
-Il semble que nous ayons été dupés sur leurs intentions par une diversion à Swold. Leurs troupes là-bas ?
-En retrait, votre Majesté.
-Vous avez repéré Asselnot ?
-Oui, votre Majesté. Il se dirige vers le pont levis.
-Arrêtez-le. Je le veux vivant. »

Emilrya et Daniel atteignaient le poste de garde de l’entrée Sud du palais. Il tenait sous sa vigilance les douves et surtout, le pont-levis principal. Ils récupérèrent dans leur sillage les quelques hommes qui pouvaient les soutenir. Arrivés aux portes du poste, Daniel s’arrêta. Emilrya et lui échangèrent un regard. Le chef et sa protégée, ainsi que leurs hommes, dégainèrent. La rebelle avait récupéré une arme. Le chef prit une profonde inspiration et ouvrit la porte d’un grand coup. Les hommes du poste étaient armés jusqu’aux dents, et beaucoup plus nombreux qu’eux.
« Baissez le pont-levis, ordonna Daniel à ses hommes.Nous vous couvrons.
Les soldats se précipitèrent sur eux. Daniel et Emilrya se jetèrent en avant. Dos à dos, ils se battirent dans un même élan, protégeant leurs troupes qui tentaient de relever le pont-levis. Le temps que leurs hommes atteignent le mécanisme. Daniel avait déjà reçu un coup à l’épaule. Emilrya était déjà blessée en entrant. Les coups pleuvaient. Pas d’archer en vue, fort heureusement. Les minutes filaient, l’énergie avec. Les deux rebelles s’épuisaient. Il leur semblait que ce combat n’aurait pas de fin…
Jusqu’à ce que des silhouettes se profilent à l’une des portes menant aux remparts. Un homme visiblement haut gradé et des soldats. Les hommes d’Asselnot, eux aussi au combat, commençaient tout juste à baisser le pont-levis.

-Attrapez cet homme ! La reine le veut vivant !, cria l’homme gradé.
Les soldats, toujours plus nombreux, affluant de la porte, ne leur laissaient aucun répit. Daniel dut prendre une décision. Sinon, personne ne sortirait vivant d’ici. Ils n’arriveraient pas à baisser le pont, il était trop tard, il y avait trop d’hommes.

-Repli ! Il faut rejoindre Effrik, maintenant ! On abandonne !
-On abandonne ?
Le chef frayait déjà un chemin à ses hommes vers l’extérieur. Des arbalétriers arrivaient et commençaient à viser les rebelles. Un des carreaux se ficha alors dans le bras droit d’Asselnot. Emilrya, plus vive que jamais, défendit ses arrières alors qu’ils parvenaient à la porte. Ils sortirent de là comme par miracle, et barricadèrent rapidement la sortie. Daniel mit ensuite le feu à l’intérieur du bâtiment. Emilrya n’en revenait toujours pas.
-On ne peut pas abandonner tous ces hommes à l’extérieur !
-Il le faut, nous sommes repérés, nous manquons de temps, il nous faut trouver Alidane Dextrae.
Il rangea son épée dans son fourreau pour soulager son bras, retira la flèche et se confectionna un pansement compressif grâce à un morceau de chemise.
-En route ! », s’exclama-t-il, mais dans son regard, seule Emi’ discerna, pour la première fois, une lueur d’appréhension.

Effrik et Oyel s’étaient introduits dans le château en escaladant un mur pour accéder à une fenêtre dérobée. Ils se trouvaient au second étage d’une tour peu éclairée. Dans la pièce, il n’y avait que peu de meubles. Ce n’était pas la tour dans laquelle il fallait chercher, mais celle où ils pensaient trouver le moins de défense, dans l’aile Est. Ils avancèrent avec autant de précautions qu’ils purent. Même Oyel se faisait silence. Ils progressèrent ainsi jusqu’à l’aile des appartements de la reine. Plus ils avançaient, plus le mobilier était somptueux. Ils traversèrent des salles d’apparat, une bibliothèque, de longs corridors qu’ils pensaient sans fin, presque jusqu’à se perdre. La peur les tenaillait, même s’ils la contrôlaient bien. Ils ne croisèrent personne. Pas de domestique, pas de soldat. Et si le château avait été évacué ? Effrik avait peur qu’un sous-terrain n’ait servi à la reine pour s’échapper.
Ils attinrent finalement les appartements de la reine. Au bout de plusieurs minutes de recherche. Vides.

« C’est pas vrai !, s’écria Oyel, excédé, en fracassant un meuble.
Effrik, lui, observait ce qui l’entourait. Tout, dans cette pièce lui semblait fondamentalement étranger. Son regard ne pouvait s’empêcher de s’arrêter sur les tableaux, les rideaux de velours… Mu par un instinct surnaturel, il approcha de la fenêtre. Alors, il la vit. Dans la grande cour, entourée de gardes.

-Oyel il se passe quelque-chose d’étrange.
Le dragon le rejoignit à la fenêtre.
-C’est un piège, c’est sûr.
-Il faut prévenir les autres. »
Ils n’en virent rien, mais juste après leur départ, dix arbalétriers prenaient place sur les coursives. Ils avaient pour consigne de n’intervenir que si la reine se trouvait en danger.

En bas, le silence se faisait petit à petit, au fur à mesure que de moins en moins d’hommes se battaient dehors. Dans la cour, on ne percevait qu’un bruit étouffé des combats au bord des douves. Certains rebelles avaient réussi à passer les remparts en se faufilant à travers l’armée adverse, par le passage formé par la chute du dragon. Ils se joignirent à Asselnot, Emilrya, et une dizaine de survivants. Ceux-ci courraient vers le palais, à la recherche de la reine.
Quelle ne fut pas leur surprise, soudain, lorsqu’ils la virent au milieu de la cour. Les troupes s’arrêtèrent. Emilrya jeta un coup d’œil d’appréhension à Daniel. Il était surpris. Ce n’était pas dans le plan. Les ennemis se faisaient face. C’était comme si le silence s’était abattu sur eux tout à coup. On sentait même le vent, léger, sur sa peau. On s’évaluait du regard, immobile.
Alidane se tenait droite au milieu de ses hommes, enveloppée de noir. Ses cheveux étaient relevés d’un haut chignon travaillé, laissant quelques mèches s’en échapper. Ses yeux étaient soulignés de noirs, et ses lèvres de rouge. Elle avait le teint laiteux, une peau comme taillée dans le marbre sous le tissu.
Ce fut Daniel qui fit le premier pas. Il s’avança vers les soldats et la reine, tira son épée. Traversa les quelques mètres qui les séparaient dans la cour.

« Je le veux vivant », rappela la reine à ses hommes.
Ceux-ci dégainèrent dans un même mouvement et s’avancèrent à la rencontre de la rébellion. Le dernier combat s’engagea. Les rebelles s’étaient élancés à la suite de Daniel. Seule restait en arrière la reine. Les coups s’échangèrent. Daniel rendait les épées de ses adversaires les plus coriaces brûlantes. Il avait déjà usé de beaucoup de son énergie en Magie, et devait se réserver. Emilrya taillait en pièce tout ce qui se présentait à elle.
Les rebelles étaient épuisés et moins nombreux. Leur nombre ne cessait de baisser. Jusqu’au moment où il n’en resta que deux. Emilrya et Daniel se battaient à corps perdu. Et ils étaient d’excellents combattants. Le dernier soldat tomba sous leurs coups.
La reine ne bougeait toujours pas. Daniel regarda autour de lui. Pas de trace d’Effrik ou d’Oyel.

« C’est fini, Alidane.
Celle-ci se fendit d’un sourire torve.
-J’attendais avec impatience de te revoir, Daniel Asselnot. Cela faisait si longtemps. Viens donc m’achever. Si tu en es capable.
Elle tenait une épée à la main. Une lame fine et brillante. Daniel s’avança.
Effrik et Oyel pénétraient à ce moment dans la cour. Ils virent leur chef avancer vers la reine. Ils virent aussi la flèche qui filait d’une source inconnue.
Emilrya la vit aussi, un instant avant qu’elle n’atteigne leur chef.

-DANIEL !
Elle le toucha dans le dos, sous son omoplate droite. Le souffle coupé, Asselnot vit le sourire de la reine et Effrik et Oyel qui traversaient la cour à toute vitesse. Il sentit les bras d’Emilrya se refermer sur lui avant de basculer, le soutenir.
-Daniel, je t’en prie reste avec moi », implora la Guerrière désespérée.
Elle retira la flèche. C’était une flèche courte et fine, dont la pointe était mince, et enduite d’un liquide translucide et visqueux. Emilrya comprit que le liquide représentait plus de danger que la flèche elle-même. Elle allongea Daniel, se retenant d’éclater en sanglots comme elle pouvait. Elle ouvrit la bouche pour parler, dire quelque-chose. Cependant, Daniel avait déjà les yeux clos. Après un instant durant lequel elle resta paralysée de stupeur, elle se leva, hurlant de rage et se jeta sur Alidane. Elle brandissait sa lame pour un coup puissant lorsqu’elle fut arrêtée en plein élan.
La Douleur. La sensation l’envahissait au fur et à mesure de sa progression. Elle fut stoppée par la douleur, qui la prenait dans tout son corps. Le pouvoir d’Alidane Dextrae, qui changeait les hommes et les femmes en poussière. Il s’attaquait à l’apparence d’abord. Mais de l’apparence dépendait la vie de l’individu. En un instant, elle pouvait vieillir l’apparence des gens jusqu’à ce qu’ils retournent au néant.
La Guerrière lâcha son épée et s’effondra. Effrik arrivait par derrière, Oyel sur les talons. Celui-ci tenta de se transformer en dragon, mais alors qu’il se trouvait sous forme hybride, une flèche le cueillit dans la poitrine. Effrik entendit son ami s’effondrer, mais il n’eut même pas le temps de se retourner pour lui accorder un regard. Alidane Dextrae avait fait volte-face. Son visage déformé par la haine marqua une seconde de surprise en découvrant ce jeune homme, là.
Il en profita pour se jeter sur elle. Il sentit le pouvoir d’Alidane Dextrae l’envahir. Il sentit la douleur lui déchirer la peau. Il hurla tant il avait mal. Mais ses amis étaient tous tombés. Il devait stopper la reine. Il continua, hurlant toujours plus fort. Son épée rencontra celle de la reine. Le coup fut porté avec moins de force qu’escompté, néanmoins il parvint à Alidane. Elle sembla surprise qu’il résiste si bien à son pouvoir. L’assaut de la douleur marqua alors une pause. Effrik la saisit pour frapper à nouveau. La reine contra. La douleur reprit. Et elle devint de plus en plus forte. Il porta un troisième coup. Il était à bout de force. Alidane parvint à lui arracher son épée. Elle se tenait face à lui. La douleur était toujours là. Elle était forte. Plus forte que lui. Il tomba à genou, tentant par tous les moyens de s’infiltrer dans l’esprit de la reine. Avec la force du désespoir, il parvint à trouver une brèche et s’y engouffra. Pendant un court instant, la douleur sembla diminuer. Les deux esprits luttant l’un contre l’autre pour le contrôle.
Cependant, il était déjà trop tard. Il avait déjà plus mal qu’il ne pouvait le supporter. La reine retrouva le contrôle sur son esprit, et Effrik sombra.

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MessageSujet: Re: Les travaux d'Asselnot   Ven 17 Juin - 16:41           
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Oyez oyez braves gens ! Tout d'abord si vous lisez ce post, merci à vous de me lire. Merci à vous de suivre cette histoire depuis si longtemps. Ce chapitre là n'est pas fini, mais ce sera le dernier avant l'épilogue, et comme je me sais longue à écrire, je vous en mets déjà une partie, pour que vous ne pensiez pas que j'ai abandonné cette écriture. Je vous laisse profiter. A très vite.


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Effrik ouvrit péniblement les yeux. Il avait la gorge seiche, mourrait de chaud. Il était ébloui et n’y voyait rien. Il sembla faire le plus gros effort de sa vie lorsqu’il leva son bras pour lui masquer la source de lumière. Il retomba dans le sable. Le sable. Pas ocre, non. Rouge. Effrik était épuisé, et se trouvait dans un état second, assommé par le soleil et par la soif. Néanmoins, il rassembla ses forces pour se redresser, se relever, les yeux toujours clos pour se protéger du soleil. Tanguant sur ses deux jambes, il finit par trouver une position d’équilibre. Alors, il replaça son bras entre ses yeux et le soleil. Son regard s’habitua petit à petit. Il était sur le flanc d’une immense dune. Il y avait du sable à perte de vue, il était donc dans le désert. Du moins, à perte de vue… Il baissa les yeux. Des cadavres. Des cadavres partout à terre, tout autour de lui. Il reconnut de nombreux visages. Passé l’instant de stupeur durant lequel il baissa son bras, le souffle soupé, faisant un pas en arrière, il comprit. Des rebelles. Les cadavres des rebelles avaient été abandonnés dans le désert. Il perçut néanmoins quelques gémissements, quelques pleurs, quelques cris, même deux ou trois mouvements.
Un frisson le parcourut. Il sentit son souffle revenir mais il manquait d’air, écrasé par le soleil de plomb et par la soif. Il avait la peau brûlée par les rayons. Il était passé midi d’après le soleil. Cela faisait donc des heures qu’il était abandonné là.
D’abord il ne parvint pas à comprendre ce qu’il faisait là, puis tout lui revint. Il se rendit compte qu’il avait perdu connaissance pendant la bataille. Il se rendit compte qu’il avait vu ses amis tomber les uns après les autres. Alors l’angoisse lui noua les entrailles. Il regarda partout autour de lui. Cherchant le moindre signe du regard. Il fit un ou deux pas maladroits avant de retrouver un parfait contrôle de ses jambes. Il regarda chaque homme et femme à terre, d’abord simplement parce que la mort obnubilait son regard, puis très vite, dans un but précis.

« Daniel ? Emilrya ? Oyel ?
Il fit plusieurs pas dans le sable. Il allait, comme fou, parmi les cadavres, l’horreur dans comme sous ses yeux.
-EMI’ ! DANIEL ! OYEL !
Il courrait presque. Il regardait dans tous les sens. Il voyait tout, et rien en même temps. Perdu. Il hurlait, mais personne ne lui répondait. Alors il allait, gémissant. Il reconnaissait toujours plus d’hommes et de femmes qui teignaient le sable de leur sang sous l’impitoyable soleil.
Et soudain il aperçut une aile. Une aile de dragon. Il reconnaissait cette aile. Il s’élança.

-Oyel !
Néanmoins, alors qu’il avançait, la vérité s’imposait à ses yeux. Il ne lui répondait pas, il ne bougeait pas.
-Oyel !, appela-t-il encore.
Il tomba à genou près de son ami. Le colosse reposait à présent à terre, toujours sous forme hybride. Les yeux clos, immobile, son sang avait déjà imprégné sa chemise et le sable. Il ne respirait pas. Dans un geste désespéré, Effrik retira la flèche. Il aperçut la pointe mince, et un reste de liquide.
-Qu’avons-nous fait ? »
Il resta, hébété, la flèche dans la main, fixant son ami. Avant de s’effrondrer et d’éclater en larmes.
Il pleura là une dizaine de minutes, la vie le fuyant. La vie avait déjà quitté ces lieux maudits. La mort était tout ce qui restait. Non, lui était vivant. Il restait des vivants, ici. Effrik se redressa, son visage toujours rivé vers celui du dragon, ses larmes se tarirent. Il se leva. Jeta un dernier regard au rebelle, lui fit ses adieux silencieux. Et repartit.
Il erra ainsi longtemps. Il ne sut jamais combien de temps. Parfois, il croisait un vivant, et l’aidait à se relever. Puis il repartait. Il crut que sa vie était finie en ce jour. Qu’il ne quitterait jamais ce gigantesque cimetière. Néanmoins, la vie décida de le retrouver. Au milieu des morts, à terre. Il discerna au loin des foulards en prise à un vent qu’il ne sentait même pas tant il était faible.

« Emi’…
Il parvint à elle sans qu’il puisse se remémorer son parcours. Comme s’il avait toujours été là. La rebelle était à terre. Mais elle respirait. Il dégagea son visage de ses foulards, libéra ses cheveux. Il se rendit compte que c’était la première fois qu’il la voyait, au-delà de ses yeux. Il caressa son visage, passa ses doigts dans ses cheveux. Il sentait son souffle sur son bras, et c’était comme si ce simple souffle lui rendait la vie.
Elle mit plusieurs minutes avant d’ouvrir les yeux. Lorsqu’elle le fit, son premier réflexe fut de se protéger du soleil. Effrik l’aida à se redresser, et barra les rayons du soleil, de son bras. Elle finit par avoir l’esprit assez clair pour chercher son regard. Alors elle prononça d’une voix faible :

-Effrik ?
-C’est moi Emi’… c’est moi.
Il la laissa recouvrer ses forces, jusqu’à ce qu’elle puisse se relever. Il vit son regard empli de douleur voler sur l’horizon sans parvenir à trouver nulle part une once d’espoir.
-Où sont les autres ?... Ou est… ou est Daniel ?
Effrik vit les larmes se former dans ses yeux.
-Oyel est mort. Beaucoup sont morts. Je n’ai pas retrouvé Daniel.
Elle s’agrippa à son col comme à une bouée de sauvetage. Elle planta son regard vide dans le vide du sien.
-Il faut trouver Daniel », articula-t-elle avec le peu de force qu’elle avait.
Ils marchèrent alors pendant un temps qui leur sembla infini. Entre la mort et la vie. Ils marchèrent d’un pas lent et pesant, comme si chaque pas leur coutait au moins une vie, sans s’arrêter. Jusqu’à ce qu’ils parviennent au bord du gigantesque cimetière. Ils aperçurent le vol des corbeaux et des vautours au-dessus des cadavres. L’infime mouvement des quelques survivants debout. Planté à la lisière, une plaque de pierre large comme cinq hommes était plantée dans le sable. Effrik et Emi’ s’avançèrent dans le même mouvement sourd jusqu’à elle. De grosses gravures majuscules en barraient la surface.

« Ci-gît… la rébellion »,lut péniblement Emilrya.
Alors, Effrik, interdit, la retint de tomber à terre, alors qu’elle s’effondrait en sanglot. Elle se tint à lui et passa ses bras autour de ses épaules pour ne pas tomber. C’était la première fois qu’il voyait Emi’ pleurer, c’était la première fois qu’il la tenait dans ses bras. Lui était encore trop sous le choc.
 
Il apparut après des heures de recherche que le corps de Daniel était introuvable. Emilrya s’était isolée au pied d’une dune. Effrik avait hésité un moment avant d’aller la rejoindre. Il savait qu’elle devait avoir besoin de temps pour digérer la nouvelle, et lui aussi en avait besoin. Ils n’en restaient pas moins tous les deux assoiffés, et devaient trouver de l’eau au plus vite. Le reste des rebelles encore en vie erraient au milieu du charnier, dans l’attente d’un signe quelconque.
Quand il approcha, elle récitait des mots à voix basse. Ses paroles étaient inintelligibles. Il ne serait pas senti de cœur à l’interrompre s’il n’avait pas été aussi assoiffé.

« Emi’ il faut y aller.
Ils n’auraient pas eu la force d’enterrer les morts de toute façon. Et dans le désert les dunes allaient et venaient assez vite pour qu’ils puissent se le permettre.
Emi’ n’écoutait pas, toute à ses paroles. Effrik s’assit à ses côtés en attendant qu’elle finisse.
Quand elle releva les yeux, elle avait déjà l’air moins sonnée. Elle se releva en même temps qu’Effrik. Ils se dévisagèrent.

-Qu’est-ce que tu disais tout-à-l’heure ?
-C’est une incantation de mon peuple, qui aide à faire quitter aux âmes leur corps douloureux après la mort, pour qu’elles puissent aller selon leur volonté. Sur l’île Cage, il y a toujours une princesse formée aux incantations, l’art des peintures corporelles… Elle est chargée de donner de l’espoir au peuple. »
Effrik continuait de la regarder, trop fatigué pour parler, tout à coup. Tous deux regardèrent en direction des cadavres, comme pour faire leurs adieux avant de partir. Des bruits retentirent alors à l’Est. Ils firent volte-face. On entendait des chevaux et des hommes. Les autres rebelles se rassemblèrent autour d’eux. Ils attendirent, immobiles, sans trouver la force d’élaborer une défense pour le cas où l’ennemi viendrait finir le travail. Ils virent arriver les chevaux entre deux dunes, dans une envolée de poussière. Le cavalier de tête sauta de cheval à la hauteur d’Emilrya et Effrik.
« Vous avez survécu ! Je n’y croyais plus !
Ednir vint à leur rencontre, son armure tachée de sang mais intacte. Il prit Emilrya par les épaules, ils échangèrent un regard.
-On te pensait mort aussi. Que s’est-il passé à Swold ?
-Le plan a marché comme prévu là-bas. On a pu attirer une partie de la garnison de la reine, et on a battu en retraite dès que possible.
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L’elfe jeta un œil vers les rebelles.
-Où est Oyel ?
Effrik allait répondre à la question, lorsqu’il fronça les sourcils. A la place d’Ednir, ce qu’il aurait demandé aurait plutôt été : « Où est Asselnot ? ». Emi’ l’avait noté aussi.
-Oyel est mort Ednir, mais tu ne demandes pas où est Daniel ?
Ednir prit alors un regard plus sombre. Il n’y avait pas que la mort de son ami qui planait dans ses yeux.
-Mort aussi.
Effrik se tourna vers Emilrya. Il s’attendait à la voir effondrée de nouveau, mais lorsqu’il se rendit compte que ce n’était pas le cas, il comprit ça n’arrivait tout simplement plus jamais.
-Comment ?
-Cette nuit nous avons fait escale au camp en attendant votre retour, mais il était déjà tard. On doutait que vous ne reveniez jamais, si vous n’étiez pas déjà revenu. Alors on a bougé le camp avant que la reine le trouve. Ça nous a pris un temps fou. Nous n’étions pas assez nombreux. Quand nous avons eu fini, elle arrivait tout juste, avec une délégation. Elle a laissé un mot là où se trouvait le camp. Elle y a écrit qu’elle exécuterait Asselnot à l’aube, et qu’il ne restait rien de la rébellion. Pour dissuader, je suppose, les rares survivants de faire quoi que ce soit. On a vu ses hommes depuis tôt ce matin, sortir des cadavres de Riéza. C’est comme ça qu’on a retrouvé votre trace. D’ailleurs je crains qu’elle n’ait trouvé notre trace aussi, il se peut que nous ayons été suivis jusqu’ici. A l’aube, les hommes parlaient déjà de l’exécution. Elle ne l’a pas tué en public de peur que quelqu’un ne parvienne à le libérer. Elle l’a assassiné dans les cachots où elle l’a retenu prisonnier toute la nuit.
-Elle nous le paiera…
Effrik serra les poings, se détourna, tout le monde le regardait.
-Elle a gagné Effrik. C’est fini.
-Non, rien n’est fini. On ne sait même pas s’il est vraiment mort. Personne ne l’a vu, on n’a pas de signe. Elle ne l’a pas fait exécuter en public, pas de preuve. Et, je répète, RIEN n’est fini.
-Effrik a raison, vous comptez enterrer la mémoire d’Asselnot aussi rapidement ? Il nous faut des preuves. Et rien de ce qu’il a construit ne devrait disparaître, quand bien même il serait mort ! Nous sommes la rébellion !
-Il nous faut quitter les lieux. »
Ils n’en eurent pas le temps. Des bruits se firent de nouveau entendre, et un groupe armé de taille considérable approcha, à cheval. Les bannières d’un rouge flamboyant s’étendaient comme des flammes au-dessus du désert. Le groupe s’arrêta juste devant les rebelles. A sa tête, Alidane Dextrae, dans une grande robe d’apparat rouge, couverte de bijoux. Elle descendit de cheval, entourée de ses gardes. Les rebelles désarmés la regardaient approcher, les yeux emplis de haine. La reine enleva ses gants de cavalerie, et s’arrêta à une distance raisonnable, face à Effrik.
« Toi… Je ne pensais pas que tu survivrais. Mais c’est bien, comme je te connais c’est à toi que je vais m’adresser. Votre chef est mort. La rébellion est écrasée, vous avez perdu. Je viens réclamer la reddition des survivants.
-Nous n’avons aucune preuve de sa mort. Et je ne me sens en rien écrasé.
Alidane fit un pas de plus. Elle toisait littéralement Effrik, de son regard sombre et morbide, assoiffé de sang. Ses yeux parcoururent sa peau tannée par le soleil, et malmenée par les blessures magiques qu’elle lui avait infligé la veille, avec un sourire carnassier.
-Je savais que l’un d’entre vous soulèverait la question. Voici pour vous. Votre preuve.
Elle tira quelque-chose d’un repli de sa robe. Il fallut qu’elle le tende pour qu’Effrik se rende compte de ce que c’était. Le médaillon de Daniel, retenu par le fil de l’Ombre. Quelque-chose se brisa dans sa poitrine, il entendit presque un sombre craquement surgir du plus profond de lui. Son regard se fit de marbre.
Il mit également un temps à comprendre que la reine attendait qu’il le prenne. Il le saisit, sans rien laisser paraître d’autre que sa tristesse d’avoir obtenu une preuve, et sa fatigue.

-Son médaillon qui le protégeait de mon pouvoir. Il n’en aura plus besoin. Je le lui ai arraché avant de me débarrasser de lui. La preuve vous paraît-elle suffisante ?
Effrik sentit l’air s’agiter dans son dos. Il savait ce qui se préparait. Il savait qu’Emilrya bouillonnait de colère derrière lui. Qu’elle allait tenter le déraisonnable. Alors, Effrik fit la seule chose à faire. Il releva les yeux vers la reine pour un regard de haine avant de se retourner. Il se trouvait face aux survivants, dos à la reine. Emilrya se trouvait à présent juste en face de lui. Son regard semblait le transpercer tant le message de mort qu’il voulait adresser à la reine était puissant. Ednir se tenait à sa droite, une main qui se voulait apaisante sur son épaule. Mais la jeune femme était à jamais inconsolable. Elle fixa finalement ses yeux dans ceux d’Effrik, qui cherchait visiblement à capter son attention. Il prit la parole de son ton le plus grave, un ton qu’on ne lui avait encore jamais entendu. Quelque-chose avait changé en lui de manière irréversible.
-Asselnot n’est plus.
Cette simple phrase, déjà, provoqua l’effroi des survivants. Un frisson les parcourut, du bas du dos jusque dans la nuque. La nouvelle se faisait réalité. Emilrya restait impavide.
-Il est mort. La rébellion avec lui. J’accorde, au nom des survivants, la reddition qu’elle est venue chercher à sa Majesté Alidane Dextrae. »
 
Effrik ne trouvait pas le sommeil. Lorsqu’il fermait les yeux, les souvenirs se bousculaient derrière ses paupières, jusqu’à ce qu’il les ouvre de nouveau. Il se revoyait dans l’enceinte du palais. Il revoyait Daniel, la flèche qu’il recevait. Il l’entendait, comme s’il lui parlait :
«  Ecoute, dans deux jours, à la nuit tombée, j’ouvre une brèche dans la capitale. Mais une brèche, c’est très très très petit comparément à la taille du convoi. Et pour aller jusqu’à Alidane Dextrae, il va falloir encore ouvrir d’autres brèches. Et c’est un entonnoir qui laisse sur le côté ceux qui ne peuvent pas passer.
- Et qui peut passer alors, au juste ?
- Toi. »
La voix de son mentor disparu hantait le sommeil d’Effrik. La sienne, et celle d’Alidane Dextrae, armée de son sourire carnassier. Une fois la reddition obtenue, elle avait exigé les artefacts de magie obtenus par Asselnot. Or il semblait que personne ne sut à quoi ils pouvaient bien ressembler, à part Asselnot lui-même. Ainsi la reine n’avait-elle-même pas reconnu le fil de l’Ombre, lorsqu’elle le lui avait tendu. Alors qu’il était juste sous ses yeux. La reine décida donc de se saisir des effets de la rébellion. Heureusement pour les rebelles, Ednir et ses hommes avaient pu déménager le gros des affaires avant qu’elle ne puisse les atteindre. Néanmoins, certaines choses durent être abandonnées à la souveraine qui finit par partir, les laissant tels des fantômes qui voguaient, perdus, au-dessus d’un cimetière. Et puis il y avait pire souvenir encore…
Il revoyait parfaitement le départ de la reine. Le regard glaçant d’Emilrya alors qu’il levait les yeux. Comment elle l’avait bousculé pour fuir la scène. Comment il s’était retourné pour l’interpeler :

« C’était la seule chose à faire Emi’.
-Je m’appelle EMILRYA, hurla-t-elle à son encontre. Tu n’es qu’un lâche, qui a donné les restes des travaux de Daniel en pâture. Tu ne vaux pas mieux que la reine. Tu es même pire. Rien n’est mort ! Daniel n’est PAS mort ! Je ne croirai pas ces balivernes tant que je n’aurai pas vu son corps ! TU M’ENTENDS ?
Ednir l’avait rattrapée et arrêtée. Elle se débattait pour s’extirper de cet endroit.
-Tu ne peux pas dire ça Emi’.Effrik a fait ce qu’il devait. La mémoire de Daniel n’en sera en rien entachée. Effrik a fait exactement ce qu’il aurait voulu qu’il fasse.
-Oh non ! Effrik a plié devant cette vipère. « Votre Majestée ! » Tu l’as entendu aussi bien que moi. Sale traître.
Elle cracha au sol à ses pieds. Personne n’osait bouger. Effrik était jusqu’alors restait livide et de marbre. La fatigue était en train de l’emporter. La lassitude aussi. Déjà.
-Emi’ je sais que tu l’aimais. Mais c’est fini. Il est mort. »
On aurait dit que la terre explosait dans les yeux de la jeune fille. Elle traversa la distance qui la séparait de lui. Le coup qu’elle lui lança au visage lui éclata la lèvre mais il ne bougea pas. Ne fit rien. Elle respirait fort devant lui, comme si elle manquait d’air, et chacune de ses respirations finissait par crépiter, laissant pressentir un sanglot difficilement contenu. Elle le dévisagea, débordante de haine, et fit volte-face.
 
Effrik se retourna sur le dos sous sa tente. Il entendait le crépitement du feu non loin. Quelqu’un était encore debout pour raviver le feu. Il le savait. Il se redressa. L’image d’Emilrya pleurant contre son épaule dans le désert le poussa à se lever. Il quitta la tente en chemise et pantalon de toile. Dans sa poche, il avait toujours le médaillon de Daniel. Demain, on procèderait aux funérailles de celui-ci, sans son corps. Une cérémonie pour la rébellion. Il savait à quel point ce moment serait difficile. Il savait aussi qu’il devait l’affronter, et annoncer à ce moment-là ses projets. Ses projets pour la rébellion.
Sous le clair de lune, entre les arbres, et éclairée par la lumière du feu, Emilirya se tenait droite, les mains au-dessus des flammes. Elle était enveloppée de voiles noirs, son visage même était voilé d’un mince tissu de dentelle noir. Il approcha lentement, pour lui laisser le temps de le remarquer. Elle ne bougea pas. Ses yeux plongés dans les flammes. Il savait très exactement ce qu’elle ressentait.
Il s’avança jusqu’à poser une main sur son épaule. Comme elle ne bougeait toujours pas, il sut que la colère était passée. Le deuil commençait juste. De son autre main, il tira le médaillon de Daniel de sa poche. Sa main sur son épaule remonta jusqu’à son cou. Elle l’arrêta alors qu’il passait le fil autour de sa gorge.

« Le collier est à toi Effrik. Daniel aurait voulu que tu le gardes.
Elle se retourna. Les mains du jeune homme retombèrent sur ses épaules. Elle se saisit du collier et le passa au cou du Marionnettiste. Il ne dit rien d’abord, attendit de trouver le regard de la Guerrière.
-Il te revient pourtant.
-Il m’aura laissé bien plus de souvenirs que ce collier.
Son regard sembla un court instant briller d’un éclat incertain. Puis elle se retourna, laissant Effrik désemparé. Il lâcha ses épaules, et la contourna pour se retrouver entre elle et le feu.
-Qu’est-ce que tu veux dire ?
-Je vais être franche avec toi, Effrik. Tu le mérites après tout… Je sais que toi aussi la disparition de Daniel t’affectes. Mais ce n’est qu’un passage. Un dais sombre obscurcit l’horizon. Mais un jour il va se lever. Daniel est toujours de ce monde, parmi nous, je le sens. Son regard s’attarda sur les flammes, qu’elle continuait d’entrapercevoir derrière Effrik. Daniel et moi… nous n’étions pas ensemble.
-Tu as dit « franche » Emilrya. Et j’ai déjà entendu cette phrase… dans la bouche de Daniel. Et je sais que vous deux vous nous mentiez à tous.
La jeune femme ne semblait pas accorder trop d’importance à ce qu’il la croit ou pas. Alors Effrik ajouta :
-Et je vous ai déjà vu tous les deux.
Son regard se fit plus vif, presque méfiant. Elle fronça un sourcil.
-Je comprends que vous aillez voulu vous cacher. Daniel voulait te protéger de ce qui aurait pu t’arriver si quelqu’un avait appris… C’est certain. Mais maintenant c’est fini. Et tu n’as aucune raison de te méfier de moi il me semble. Car je ne suis pas un traître contrairement à ce que tu sembles penser.
-Tu te trompes. Tu n’es pas un traître, c’est vrai. Mais Daniel ne pensait pas avoir quoique ce soit à cacher.
L’expression de son visage se fit douloureuse.
-Qu’est-ce que tu veux dire ?
-Quoi qu’il ait pu se passer, cela ne faisait pas de nous un couple encore. On voulait attendre la fin de la guerre. Nous aurions quitté le Continent. Nous serions partis sur mon île natale. Il aurait été un héro et un meneur d’homme. Mes parents n’auraient pas pu refuser notre union, et j’aurais de nouveau retrouvé une place dans ma famille, et nous aurions tous été à l’abri.
-Tu n’as pas répondu à ma question. Qu’est-ce que Daniel ne pensais pas avoir à cacher ?
On ne dupe pas facilement un Marionnettiste. Emilrya ne pouvait pas se soustraire à cette interrogation, en vertue de leur amitié.
-Un enfant, avoua-t-elle. »
 
Le jour des funérailles, les survivants avaient reçu des soins sommaires de la part de la communauté restée en arrière durant la bataille, les enfants, les personnes âgées, ou les personnes en incapacité de se battre qu’avait hébergées le convoi. Ils étaient tous vêtus uniformément de noir. Ils étaient retournés dans le désert, auprès des corps qui avaient pu être récupérés. Pour parer au manque de corps, ils gravèrent tous les noms des membres de la rébellion inscrits dans le registre que tenait Asselnot dans une grande plaque de bois. Le chef de la rébellion et Oyel, l’un de ses généraux, figuraient en haut du panneau.
La plaque prit place au centre des cadavres. On les aspergea de combustible. Le bucher monta haut au milieu du désert. Il était visible jusque dans la capitale. Emilrya restait à distance d’Effrik. Ils s’observaient par instant au travers des flammes.

 
« Qu’est-ce que tu fais ?
-J’épluche les registres de Daniel, son carnet de bord, ses notices… Savais-tu qu’il y a là-dedans un récit complet de sa vie ? Et une description de chacune des reliques qu’il a récupérées. La reine n’en a pas récupéré beaucoup. Par contre, j’ai vérifié, il en manque une et… Tu voulais me parler ?
-L’assemblée a commencé.
-Oh. J’arrive… Merci. »
Effrik referma le carnet et s’extirpa de la tente à la suite d’Emilrya. Au centre du camp improvisé se tenait l’assemblée qui déciderait du sort des survivants. Elle était présidée par Effrik et Ednir, en tant qu’anciens proches du chef. On débattit d’abord beaucoup des cargaisons, des chariots et des chevaux à présent trop nombreux. On décida d’abandonner ce dont on n’avait plus besoin. Néanmoins, le simple fait d’abandonner certaines choses impliquait que quelqu’un garderait les autres. Lorsque ce point fut abordé, ce fut Effrik qui prit la parole.
« Bien. Je ne sais pas où chacun en est à ce stade de ses projets pour l’avenir. Une chose est sure toutefois, une chose à laquelle j’ai énormément réfléchi. La reine vivante, la rébellion ne peut pas mourir. Daniel avait un destin, qui était tracé bien avant que ne naisse Alidane Dextrae. Nous sommes là, aujourd’hui, parce que nous avons été unis dans la même volonté de nous débarrasser d’elle. Asselnot était celui en lequel nous croyions pour venir à bout de cette tâche. Mais il n’aura jamais pu y arriver. C’est à nous de reprendre le flambeau, et je compte bien être le membre d’une nouvelle rébellion.
Emilrya se tenait jusqu’alors en retrait. Mais elle ne tarda pas à s’avancer. Les autres survivants, encore sous le choc de la colère dont elle avait fait montre la veille, la fixaient comme on fixe la source d’une potentielle attaque, imprévisible.
-Le mouvement est mort depuis que nous avons capitulé. Et les gens ont déjà assez souffert des batailles. Nous avons perdu trop de monde. Qui nous soutiendrait ? Nous n’avons plus personne.
-Je croyais que tu ne voulais pas voir le mouvement mourir.
-C’est un fait. Mais il est mort. Hier.
-Non. Effrik a raison. Il y a encore de l’espoir. Notre but est d’éliminer Alidane Dextrae. Et après tout le mal qu’elle nous a fait, nous lui devons bien ça.
-La question n’est pas de savoir ce que mérite Alidane Dextrae. Car si c’était en mon pouvoir, je la tuerai de mes propres mains. Je lui ferais souffrir mille morts avant de l’achever. Mais c’est pour le peuple que nous nous battons, et nous ne pouvons pas supporter des pertes comme celles que nous avons subies au sein de ce même peuple, pour sa défense.
-Si, justement. Tant qu’il y aura des gens pour se battre, il y aura des batailles. Le peuple ne va pas en rester là. Nous ne nous avouerons pas vaincus. Jamais.
-Tu oublies juste une chose Effrik.
Le Marionnettiste se tourna vers l’elfe. Il se tenait les bras croisés, tranquille, mais son regard lui laissait soupçonner qu’il tramait quelque-chose.
-Quoi ?
-A tout mouvement… son chef.
Effrik observa l’assemblée. Ils semblaient tous au courant que ce point devait être abordé. Tous sauf lui. Emilrya se tenait de nouveau à l’écart, signifiant son désintérêt pour la cause.
-Et je ne vois qu’une seule personne apte à remplir ce rôle, tel qu’Asselnot l’aurait voulu. Tu sais Effrik, tu n’étais pas son apprenti pour rien.
-Je n’étais pas son apprenti pour le remplacer, j’étais là pour apprendre, rien de plus. C’est à Emilrya que vous devriez confier le poste. C’est la meilleure Guerrière de ce camp.
-Emilrya refuserait le poste tout net, tout comme elle a refusé de t’élire. Mais il n’empêche que… tu as été élu. Ne fais pas comme si tu ne t’y attendais pas.
Effrik regarda à terre, croisa les bras. Quand il releva les yeux, sa décision était prise.
-Bien. J’accepte. Mais pas tout de suite. Pour le moment, je dois quitter le pays. Je vous contacterai dès que je rentrerai. »
 
« Tu es prête ?
Emilrya emballa le reste de ses affaires dans une sacoche de cuir bouilli. Elle se redressa, jeta un coup d’œil à la tente à présent vide.
-Prête.
Ils s’engagèrent sur les chemins de nuit. Les membres du convoi qui restaient auraient tenté de les retenir s’ils étaient partis en plein jour. Emilrya avait confié à Effrik son désir de partir, après lui avoir parlé de l’enfant qu’elle attendait depuis plus d’un mois. Elle voulait rentrer sur sa terre natale, le mettre à l’abri. Et elle avait été très claire après l’assemblé : il n’était pas le chef de la rébellion, ne le serait jamais. Elle voulait quitter le mouvement. Alors il n’avait pu que lui proposer son aide, car les choses devaient être ainsi. Et il ne pouvait pas simplement la laisser partir comme ça, sans plus jamais savoir ce qu’il advenait d’elle. Il devait savoir où elle était, comment la contacter si un jour, sait-on jamais, l’occasion se présentait. Après cela seulement, il s’occuperait de ses affaires personnelles, prendrait la tête de la rébellion.
Avant de partir tout à fait, Emilrya insista pour passer par les oasis à l’ouest d’Evola, là où vivaient encore les parents de leur défunt chef. Ils y arrivèrent quand pointait l’aube, et furent accueillis par les travailleurs qui s’affairaient déjà. Les parents de Daniel arrivèrent presque aussitôt. Et il apparut à leur surprise en les voyant qu’ils ne savaient pas pour leur fils. Effrik descendit de cheval alors que la mère du précédent chef de la rébellion approchait. Il prit son courage à deux mains, et lorsqu’elle demanda où était Daniel, il répondit. Toutes les condoléances du monde ne changeraient rien à la douleur de ses parents à ce moment-là.
Emilrya et Effrik firent ce qu’ils purent pour les parents de Daniel, mais ils ne pouvaient s’attarder. D’autant plus qu’à la simple mention de l’ancien chef de la rébellion, Emilrya explosait de nouveau. Les tensions étaient palpables lorsqu’ils quittèrent les oasis. La Guerrière évitait le contact avec Effrik. Le nouveau meneur de la rébellion décida de repasser par Evola à son retour.
 
Ils mirent cap sur le sud, et traversèrent rapidement Kerdéreth. Ce qu’Effrik trouva le plus douloureux au cours de ce voyage, ce fut d’entendre les gens parler de la défaite. La nouvelle avait traversé le pays, peut-être même le Continent. Le peuple avait retrouvé son fatalisme, avait enterré tout espoir, et les royalistes gagnaient en puissance. Au centre des villes, ils avaient affiché leur victoire par des pancartes. Ils annonçaient la mort d’Asselnot. Le soir dans les auberges, les gardes du royaume qui y trouvaient refuge se vantaient de la nouvelle, on payait des tournées générales. A leur départ un matin, Effrik nota la disparition des affiches sur la place. Depuis ce jour, ils évitèrent les villes.
Ils avaient pris avec eux deux griffons survivants. Ils allaient s’élancer  vers les îles du sud. Cette perspective alimentait l’imagination d’Effrik, qui n’avait jamais quitté son Continent, ni même son pays.
Juste avant de prendre leur envol, à leur passage dans l’extrême sud du pays, une cité se dressa sur leur gauche. Une place forte à la frontière entre les bois et les steppes. Effrik fit ralentir sa monture. Emilrya ne s’en rendit pas compte tout de suite.

« Qu’est ce qu’il t’arrive ?
-C’était là…
-Là, quoi ?
-Là que j’ai rencontré Daniel pour la première fois. Nous étions prisonniers dans la même garnison. Daniel s’était fait prendre le soir même, exprès. Moi, j’étais aux fers depuis trois jours. On allait m’exécuter dans la soirée pour meurtre. J’avais tué un bandit qui s’en prenait à ma sœur. Bien sûr, c’était un bandit royaliste. Daniel était là pour la rébellion. Il avait entendu parler d’un Marionnettiste dans la région. Je ne saurai jamais comment. Il a dit qu’il avait besoin de moi, m’a aidé à m’évader. Il a ensuite fait croire que je l’avais sauvé. Je n’ai jamais revu ma famille.
-Ce n’est pas faute d’être repassé dans le sud. »
Effrik était toujours immobile. Emilrya changea le cap de leur expédition.
 
Ils apparurent au détour d’une piste sèche, perdue au cœur d’un bourg paisible du sud. A cet extrême du pays, on trouvait moins de royalistes. C’était pour cela que la rébellion avait séjourné assez fréquemment dans la région. Dans ce coin-là cependant, le convoi ne s’était jamais aventuré. Le terrain n’était pas très propice au déplacement des caravanes. Il y avait là un village tout à fait isolé. Les linges blancs flottaient sur une colline escarpée à l’est du village. On entendait des enfants courir à proximité. Il y avait des gens avec des bêtes dans les steppes, dans un bosquet non loin. Effrik stoppa de nouveau sa monture, ses souvenirs remontaient à la surface, ceux auxquels il n’avait plus osé penser depuis longtemps.
Au loin, il aperçut soudain une femme aux longs cheveux châtain clair, dans une robe claire, un foulard sur la tête. Elle se trouvait sur un banc avec un enfant dans les bras. Il l’avait tout de suite reconnue. Sa sœur n’avait pas changé, même si elle avait bien grandi. Il songea à quel point lui-même avait changé. Il avait acquis de nombreuses cicatrices, des armures et des armes de guerre, raccourci ses cheveux.
Un instant, sa sœur tourna la tête vers lui, et il croisa son regard. Il ne sut pas si elle l’avait reconnu. Il se détourna.

« Qu’est-ce que tu fais ?
-On y va. »
 
Le soir-même, ils avaient atteint le bord du Continent. Le soleil se couchait, éclairant depuis le nord-ouest la surface pierreuse du Continent Inférieur. Ils n’attendirent pas le lever du jour pour s’élancer, simplement que les griffons aient pu se reposer assez. Plusieurs jours de vol les attendaient. Et puis, perdus qu’ils allaient être dans le ciel, il n’y aurait plus, ni jour, ni nuit, seulement quelques passages durant lesquels quelques lointaines îles barreraient la course qui menait les rayons du soleil jusqu’à eux. Ceci Effrik ne l’avait pas exactement anticipé. C’était Emilrya qui s’était chargée de lui apprendre ces détails, de même qu’ils trouveraient sur leur chemin quelques îles où se reposer, mais pas de vivre. Ils volèrent longtemps, ils n’auraient su dire exactement combien de temps. Ils parcoururent une distance qui leur été difficile à évaluer. Parfois ils s’arrêtaient sur quelques amas rocheux au milieu des nuages, parfois sur des îlots plus larges. Ils s’étaient chargés en vivres et même si au départ Effrik avait songé que cela ne servirait qu’à fatiguer d’avantage leurs montures il trouva bien vite cette abondance bienvenue. Ils économisaient tout, tant qu’ils pouvaient. Ils devaient se nourrir eux-mêmes, leurs montures, et ne savaient combien de temps ils passeraient dans les airs.
Un jour, un orage s’abattit sur eux en plein vol. La pluie tombait du ciel à torrents, les airs zébraient un ciel qui semblait infini. Les nuages masquaient le ciel de tout côté. Il n’y avait nul endroit identifiable où se poser pour attendre une accalmie. Les griffons peinaient, malmenés, déportés en tous sens par le vent qui faisait rage. Effrik était trempé. Un sac de provision glissa du dos de sa monture après une bourrasque qui manqua le désarçonner. Il serra les poings, força le griffon à garder le cap. Ils furent un instant emportés dans la tempête. Effrik perdit leur trajet des yeux. En quelques secondes, il était assez désorienté pour ne plus savoir dans quelle direction repartir.

Lorsqu’il s’en rendit compte, haletant, il scruta les alentours. Il n’y voyait que jusqu’à 300 mètres en avant. Le reste n’était qu’un bourbié gris strié d’éclairs. L’apocalypse. Emilrya avait disparu de son champ de vision.


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Les travaux d'Asselnot

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